Le Portugal attire de plus en plus d’expatriés désireux de créer leur entreprise dans un environnement sûr et stimulant. Mais derrière ce cadre propice se cachent des défis concrets : trouver le bon local, recruter, gérer sa comptabilité et apprivoiser un marché étranger. Ce guide pratique vous accompagne pas à pas pour mener à bien votre projet.
S’expatrier dans un nouveau pays, c’est changer de culture, d’environnement, de cercles sociaux. C’est parfois aussi prendre un nouveau tournant professionnel en lançant son propre projet, parfois dans une branche totalement différente de la sienne. Le Lisboète Magazine a rencontré des professionnels de la finance devenus gérants de golf, des spécialistes du conseil reconvertis dans la mode, ou encore des professionnels de la tech passés derrière le comptoir d’un coffee shop. La preuve que rien n’est impossible, à condition d’avoir un projet solide. Mais que faut-il savoir avant de lancer son entreprise au Portugal ? Nous répondons à cette question à partir de l’avis d’experts, mais aussi des retours d’expérience de ceux qui ont déjà arpenté ce chemin.
Un cadre économique attractif
Ces dernières années, le Portugal s’est imposé comme une terre d’opportunités pour les entrepreneurs. Les indicateurs économiques y sont plutôt rassurants. La croissance est stable (autour des 2 % entre 2024 et 2026), portée notamment par le tourisme, les services et les exportations. Le taux de chômage a reculé au cours de la dernière décennie, tandis que l’inflation reste globalement maîtrisée – malgré un contexte international tendu.
Le tissu économique s’est lui aussi transformé : Lisbonne et Porto se sont imposées comme des pôles d’innovation, notamment dans la tech, les énergies renouvelables et les services. L’écosystème entrepreneurial y est dynamique, porté par des incubateurs, des investisseurs internationaux et de nombreux talents venus de l’étranger.
Autre atout de taille : le coût de la vie et les charges restent, pour le moment, inférieurs à ceux de nombreuses capitales européennes. Cela permet de lancer une activité avec un investissement initial plus modeste. Ajoutez à cela des démarches administratives simplifiées (pour la plupart en ligne) et une qualité de vie reconnue, et vous obtenez un terrain particulièrement fertile pour entreprendre.
Bien définir son projet
Avant toute chose, il est important de confronter son idée à la réalité du marché local. Une étude, même informelle, permet de vérifier l’existence d’un besoin et d’ajuster son offre. Clara Perrot et Nicolas Pignat, fondateurs du café-pâtisserie Iconico, dans le quartier d’Estrela, en ont fait l’expérience. Arrivés au Portugal il y a quatre ans, ils travaillaient à distance pour des entreprises françaises avant de ressentir le besoin de s’ancrer localement. « Nous voulions sortir de notre bulle et créer du lien avec notre quartier. Ouvrir un commerce nous a semblé être une bonne solution. Comme nous sommes tous les deux de bons vivants, nous souhaitions un concept lié à la restauration. Nous avons ensuite affiné notre idée : notre local est situé près d’une école, donc nous avons imaginé une offre tournée vers les familles, autour des souvenirs d’enfance, avec des gâteaux qui évoquent la madeleine de Proust. »![]()
Très vite, ils ont réalisé l’importance de s’entourer de professionnels du même secteur pour tester la viabilité du projet. « Nous n’avons pas hésité à aller voir directement d’autres établissements pour demander conseil. Nous avons été agréablement surpris de constater que les gens n’étaient pas forcément dans une logique de concurrence. La communauté est très solidaire à Lisbonne. L’état d’esprit général, c’est de se dire que si un quartier est dynamique, tout le monde en profite. On nous a par exemple aidés à choisir les machines à café, les fournisseurs… », détaille Clara Perrot.
Valérie Bruat, fondatrice de l’agence matrimoniale ELC International, mise elle aussi sur un développement au Portugal. « Je vois un vrai potentiel ici, notamment grâce aux réseaux d’expatriés. De nombreuses personnes souhaitent faire des rencontres et nouer des liens profonds et durables, explique la spécialiste en coaching amoureux. Pour l’instant, je fonctionne avec des bureaux loués au sein d’un centre d’affaires de l’Avenida da Liberdade, le temps d’agrandir mon réseau. Cela me permet de tester le marché, sans engager, dans l’immédiat, des coûts fixes importants. »
Trouver un moyen de tester son concept avant de se lancer pleinement est une stratégie souvent payante. C’est ce qu’a fait Marie Dorelle, ancienne consultante dans le secteur du numérique, aujourd’hui propriétaire du dépôt-vente de vêtements Odacieuse, à Estrela. « J’ai commencé par sous-louer une petite boutique dans le quartier de São Bento. Je voulais voir si l’idée prenait. Ç’a marché très vite, et j’ai ensuite ouvert mon propre espace. »
Pour trouver ce premier lieu, elle a eu recours à une méthode peu conventionnelle : « J’ai fait du porte-à-porte. Cela faisait un moment que je cherchais par les circuits traditionnels : agences immobilières, Internet… Mais les locaux sont de plus en plus chers à Lisbonne. Or, beaucoup de sites sont vides, sans être officiellement à louer. J’ai donc commencé à laisser des mots sous les portes d’espaces commerciaux un peu à l’abandon, et on a fini par me rappeler. »
Trouver son local : un enjeu stratégique
Qu’il s’agisse d’un bureau, d’un espace de coworking ou d’un commerce, le choix du lieu est déterminant. Pour les activités qui démarrent, les solutions flexibles – coworking, bureaux temporaires – peuvent permettre de limiter les risques.
Dans le cas d’un commerce, le système de trespasse (rachat de fonds de commerce) est courant au Portugal. Clara et Nicolas mettent toutefois en garde : « La pression du marché sur les loyers commerciaux est très forte, et l’on peut vite se laisser emporter. On vous dira qu’un local dans le centre de Lisbonne bénéficie d’une clientèle naturelle. C’est en partie vrai, mais il est toujours utile de demander des preuves objectives de la viabilité du lieu, comme les anciens bilans. »
Choisir la bonne structure juridique
Le choix du statut juridique est l’autre étape clé. « La LDA (équivalent de la SARL) reste la forme la plus répandue pour les PME. Elle permet de limiter la responsabilité des associés à leurs apports et peut être créée avec au moins deux associés. Le capital minimum est de 5 000 € », explique Audrey Marques, fondatrice de Business Portugal, une société qui accompagne les francophones dans la création de leur entreprise.
« Le statut Unipessoal (équivalent de l’EURL) est quant à lui particulièrement prisé par les entrepreneurs individuels qui souhaitent protéger leur patrimoine personnel. Ce statut permet de séparer les biens personnels et professionnels, avec un capital minimum très faible. Il offre une grande flexibilité tout en limitant la responsabilité aux apports. C’est une solution idéale pour les petites entreprises. »
Pour les projets plus ambitieux, la société anonyme (SA) permet de lever des fonds ou de s’introduire en bourse, mais implique des obligations plus lourdes. Côté fiscalité, « le Portugal se distingue par une politique attractive. L’impôt sur les sociétés (IRC) est fixé à 15 % jusqu’à 50 000 € de bénéfices pour les PME, puis à 19 % au-delà, avec une tendance à la baisse annoncée. Le taux normal de TVA est de 23 %, et les charges sociales restent inférieures à celles de la France », synthétise Audrey Marques. En matière de cotisations sociales, 23,75 % sont à la charge de l’employeur et 11 % à la charge du salarié.
Des démarches simplifiées
Créer une entreprise au Portugal peut se faire en quelques jours grâce au dispositif « Empresa na Hora ». Mais se faire accompagner n’est pas un luxe : « Être bien conseillé sur les procédures administratives et fiscales, pour être totalement au clair, est très important. Certains veulent économiser sur les frais d’avocat ou de comptable, mais c’est, selon moi, une erreur », insiste Clara Perrot.
Le recours à un comptable agréé (contabilista certificado) est d’ailleurs obligatoire dans le cas des LDA et des SA. Parmi les premières étapes figurent l’obtention d’un numéro fiscal (NIF), l’enregistrement de la société, l’ouverture d’un compte bancaire professionnel et l’inscription auprès des autorités fiscales et de la Sécurité sociale.
Recruter et fidéliser
La question de l’embauche du personnel se pose aussi. Le marché de l’emploi portugais offre des opportunités, mais recruter des profils qualifiés, notamment francophones, peut s’avérer compliqué.
Audrey Marques conseille de ne pas s’aligner sur les salaires locaux si l’on souhaite fidéliser ses collaborateurs. « Proposer des rémunérations proches de celles de la France permet d’attirer et de fidéliser les talents. Et cela reste avantageux pour l’entreprise, étant donné que les cotisations sociales sont de toute façon plus faibles. »
Marie Dorelle a pour sa part opté pour des travailleurs indépendants en recibos verdes (équivalent du statut d’autoentrepreneur) afin de garder de la flexibilité au démarrage de son activité. « J’ai plusieurs vendeuses qui viennent m’aider, notamment à gérer les dépôts et les stocks, une activité très chronophage lorsque l’on tient une boutique de seconde main », explique-t-elle.
Pour tout le reste : apprendre sur le tas et s’adapter
Créer une entreprise implique souvent de sortir de sa zone de confort. Fabien Boloch en est un exemple frappant. Ancien professionnel de la finance, il ne se destinait pas à se retrouver à la tête d’un golf. Et pourtant, fin 2020, en pleine période d’incertitude liée à l’épidémie de Covid, il décide, avec son épouse Marcia, de racheter le golf de Santo Estevão, près de chez eux, pour éviter sa faillite.
« Nous sommes vraiment repartis de zéro. Nous n’avons pas racheté un fonds de commerce clé en main. Nous avons repris une société qui détenait un terrain de golf… et tout était à reconstruire », raconte-t-il. « Or, un parcours de golf n’est pas un simple terrain de sport. Il faut gérer toute la partie entretien des espaces verts, avec des problématiques techniques : l’arrosage, la gestion de l’eau, les machines, les fertilisants… Ensuite, il y a la dimension sportive : la création d’un club reconnu par la fédération et l’enseignement de la discipline, avec une académie. Et puis, il y a tout le reste : la restauration, l’accueil, le tourisme. »
Face à cette diversité de compétences, Fabien Boloch a fait un choix stratégique : avancer par étapes et ne pas hésiter à s’entourer. « Au début, nous avons beaucoup sous-traité. Par exemple, le restaurant était géré par une équipe externe, avec un mandat de gestion. Nous avons procédé de la même façon pour la maintenance. Cela nous a permis de comprendre comment tout cela fonctionnait. »
Ce n’est qu’après six mois pour le restaurant et deux ans pour la maintenance qu’ils ont décidé d’internaliser ces activités. « À ce moment-là, nous savions ce que nous faisions. Nous avions acquis une vraie expérience de terrain, ainsi qu’une bonne connaissance des équipements, des logiciels d’arrosage, etc. »
Pour développer leur activité, le couple mise aussi sur une stratégie de visibilité. « Nous avons organisé de nombreux événements, notamment des tournois avec la Fédération portugaise de golf. C’est ce qui nous a permis de nous faire connaître et de relancer la fréquentation. » En parallèle, ils s’ouvrent progressivement au tourisme en travaillant avec des tour-opérateurs. Aujourd’hui, le projet continue d’évoluer, avec une ambition plus large. « Nous avons obtenu une licence pour construire un hôtel sur le site. »
Avec le recul, Fabien Boloch insiste sur deux points fondamentaux : la capacité d’adaptation et la solidité financière. « Se lancer dans un domaine qu’on ne connaît pas n’est pas un problème en soi, surtout si l’on a déjà une expérience en gestion. Mais il faut être lucide : il y a une vraie courbe d’apprentissage pendant les premiers mois, voire les premières années. Il faut donc être capable de tenir financièrement pendant cette période, sans se mettre en danger. » Un pari audacieux, mais maîtrisé, à l’image de nombreux entrepreneurs expatriés qui, au Portugal, réinventent leur trajectoire.
La rédaction




