À la fin du XVe siècle, tandis que le Portugal et l’Espagne s’élancent dans la conquête maritime, une question se pose : comment se partager une planète encore inconnue ? Le traité de Tordesillas (1494) apporte une première réponse. Mais à mesure que ce dernier est contesté par les autres puissances européennes, ces rivalités vont jeter les bases du droit international de la mer.
En 1484, Christophe Colomb proposa au roi portugais Jean II une expédition vers l’Inde, par l’ouest. Mais après avoir consulté ses conseillers, le roi apprit que les hypothèses de Colomb reposaient sur des calculs de la taille de la Terre erronés, élaborés par Ptolémée. Jean II refusa donc de lui accorder son soutien. À juste titre : la Terre étant en réalité bien plus vaste que Colomb ne le supposait, rendant la route occidentale vers l’Inde plus longue que celle passant par le cap de Bonne-Espérance.
Rejeté au Portugal, le Génois Colomb s’en alla offrir ses services aux Rois catholiques d’Espagne. Le pays voisin apparaissait alors comme une entité politique unifiée, dans le contexte de l’intégration de plusieurs royaumes et de la récente conquête de Grenade sur les Sarrasins. L’Espagne était désormais en mesure de se tourner vers la mer, cherchant à rattraper son retard sur son concurrent portugais, qui avait commencé son expansion maritime dès 1415, essentiellement le long de la côte ouest de l’Afrique.
LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE, CLÉ DE LA ROUTE DE L’INDE
Le plan stratégique le plus important consistait à contourner ce qui allait devenir le cap de Bonne-Espérance, à l’extrémité sud du continent africain, pour atteindre l’Inde et ses épices tant convoitées – des denrées précieuses jusqu’alors échangées par les Italiens avec les Arabes. Le Portugal entendait de cette façon diriger la route méditerranéenne et éliminer les intermédiaires.
Les connaissances nautiques rapidement accumulées par les Portugais pendant plus d’un demi-siècle leur conféraient un net avantage sur les Espagnols. Convaincu d’avoir atteint l’Inde (d’où le nom d’« indien» ), Colomb revient au Portugal lors d’un voyage détourné par une tempête. Accostant à Lisbonne en 1493, il fut reçu par le roi Jean II, furieux : le monarque pensait que Colomb avait pénétré dans des territoires qui, selon le traité d’Alcáçovas (1479), appartenaient à la sphère d’influence portugaise.
Cet incident incita le Portugal et l’Espagne à renégocier les limites de leur expansion maritime, ce qui aboutit à la signature du traité de Tordesillas, le 7 juin 1494. Tordesillas, ville proche de la frontière nord du Portugal, faisait partie de l’ancien royaume à partir duquel le pays était devenu un Etat indépendant, trois siècles plus tôt, par le traité de Zamora (1143).

UN MELON À PARTAGER
Curieusement, après la naissance du Portugal à partir d’un comté qui environne la moitié de son territoire actuel, les royaumes négociaient, trois cent cinquante ans plus tard, le partage à armes égales d’un monde inconnu. Comme s’ils se partageaient… un melon. La mer, qui avait permis au Portugal de consolider son indépendance face à la puissance dominante de la péninsule ibérique, lui donnait désormais une place prépondérante sur l’échiquier mondial.
Duarte Pacheco Pereira, l’un des principaux négociateurs portugais – dont la devise était « l’expérience est mère de toute chose » – s’appuya sur des connaissances nautiques et cartographiques encore inconnues des Espagnols. L’événement clé ayant permis ces avancées avait été le franchissement par Bartolomeu Dias, en 1488, du cap des Tempêtes, symboliquement rebaptisé « cap de Bonne-Espérance » par Jean II. Une fois ce cap doublé, l’Inde était enfin à portée de main. Pour y parvenir, Dias dut s’éloigner considérablement des côtes africaines, profitant des alizés qui le poussaient vers le continent américain. On soupçonne ainsi qu’avant l’arrivée de Colomb aux Antilles, les Portugais avaient déjà aperçu le Brésil, certaines de leurs expéditions ayant probablement traversé l’Atlantique.
C’est pourquoi ils insistèrent pour que la ligne de démarcation de Tordesillas soit tracée à 370 lieues à l’ouest du Cap-Vert. Au fil du temps, les Portugais pénétrèrent à l’intérieur du continent américain pour explorer et conquérir de nouvelles terres. Au cours de l’une de ces campagnes, Pedro Teixeira remonta l’Amazone, et les Portugais prirent possession d’un vaste territoire. Le problème était que celui-ci se trouvait au-delà de la ligne établie par le traité de Tordesillas. Face à l’opposition espagnole, les deux rivaux conclurent un accord, attribuant l’Amazonie au Portugal, moyennant compensation.
Naturellement, les nouvelles puissances maritimes européennesn’appréciaient guère les traitès comme celui de Tordesillas. « Dans quel clause du testament d’Adam est-il écrit que le monde serait partagé uniquement entre le Portugal et l’Espagne ? », protesta le roi de France François Ier (1494-1547). Les Hollandais, pour leur part, attaquèrent ouvertement ce traité dès qu’ils s’affranchirent de l’Espagne, en 1581.
En 1580, année de la mort du célèbre poète Luís de Camões (auteur de Os Lusiadas, la grande épopée relatant les Découvertes maritimes), le Portugal se retrouva à nouveau sous la domination de la couronne espagnole et de l’union dynastique entre les deux royaumes.
L’AVÈNEMENT DE LA DOCTRINE DU MARE LIBERUM
Durant cette période, l’opposition des Provinces-Unies (futurs Pays-Bas) et de la France s’intensifia. Le pouvoir français lança ainsi des incursions en Amérique, disputant des territoires en Amazonie – la Guyane en témoigne encore aujourd’hui. À Bahia, au Brésil, les affrontements étaient également constants. Pour les Hollandais, le monopole ibérique sur les routes commerciales était inacceptable. Ils souhaitaient un accès direct à l’Inde, sans intermédiaires et sans devoir rendre de comptes au Pape, dont ils ne reconnaissaient plus l’autorité.
C’est dans ce contexte que Hugo Grotius, un juriste hollandais, formula la doctrine du Mare Liberum – « La mer est libre ». Selon cette conception, l’océan n’appartient à personne et les navires de toutes les nations doivent pouvoir naviguer librement. Cette doctrine, qui s’opposait au Mare Clausum prôné par le Portugal et l’Espagne, allait devenir le fondement du droit maritime international moderne.
Avec le temps, les conventions internationales consacrèrent le principe de l’internationalité de la haute mer, mais aussi celui des eaux territoriales, des zones économiques exclusives et des plateaux continentaux. Grâce à ses archipels de l’Atlantique (Madère et les Açores), le Portugal possède aujourd’hui l’une des plus vastes zones économiques exclusives d’Europe. Héritage direct de cette période d’explorations maritimes, le pays est ainsi composé à 95 % d’eau.
-Duarte de Lima Mayer, avocat et écrivain




