Originaire d’Amérique du Sud, le jacaranda est devenu l’un des symboles saisonniers de la capitale portugaise. Sa floraison est un spectacle apprécié par ses visiteurs comme par ses habitants.
Les jours rallongent et les pluies printanières laissent peu à peu place à un soleil radieux. À l’approche du mois de mai, une marée bleu violacé au parfum suave s’empare chaque année de Lisbonne. Du Largo do Carmo au Parque Eduardo VII, en passant par l’Avenida da Torre de Belém, la floraison des jacarandas plonge les quatre coins de la ville dans un bain couleur lilas, annonciateur de l’été. Le spectacle, au fort potentiel « instagrammable », offre un décor de carte postale. Pourtant, ces arbres exotiques ont dû traverser l’Atlantique avant de prendre racine au Portugal.
Originaire d’Argentine, de Bolivie et du Paraguay, le Jacaranda mimosifolia est un arbre ornemental pouvant atteindre quinze mètres de haut. Les récits sur son importation au Portugal, au cours du XIXe siècle, sont multiples. L’un d’eux raconte que l’espèce aurait été rapportée lors des « voyages philosophiques » menés par des navigateurs portugais dans leurs colonies – dont le Brésil – afin d’y étudier la faune et la flore. Des graines de jacaranda seraient ainsi arrivées sur la péninsule Ibérique. Le botaniste Félix de Avelar Brotero aurait alors planté les premiers spécimens au Jardin botanique d’Ajuda, qu’il dirigea à partir de 1811. Aucune preuve historique ne confirme toutefois cette hypothèse, rappelle Ivo Meco, professeur de biologie et auteur du livre Jardins de Lisboa – Histórias de Espaços, Plantas e Pessoas.
Des arbres exotiques pour affirmer le pouvoir royal
Au fil de ses recherches, le biologiste a consulté un registre des espèces plantées au Jardin botanique d’Ajuda en 1836. Or, aucune mention des jacarandas n’y figure. Ce n’est que 40 ans plus tard qu’un article, publié en 1874 dans une revue d’horticulture, évoque pour la première fois des Jacaranda mimosifolia au Portugal. Une chose est néanmoins certaine : le flamboyant bleu – son autre nom – est introduit dans un contexte marqué par un fort engouement pour l’exotisme. « Aujourd’hui, on expose nos voitures et nos voyages sur Instagram ; à l’époque, on montrait ses jardins et des espèces que personne n’avait jamais vues auparavant », explique Ivo Meco. Lieux d’affirmation du pouvoir royal, les parcs exotiques allaient même jusqu’à servir de salle de classe de botanique pour la jeunesse aristocrate.
Les années passent et les jacarandas s’adaptent sans difficulté au climat portugais. Ce qui ne surprend pas le botaniste : « Avec des étés chauds et des hivers frais et pluvieux, les climats argentin et portugais sont en réalité bien plus proches qu’on ne pourrait le croire. » Les plantations se multiplient dès la fin du XIXe siècle. L’arbre cesse ainsi d’être une curiosité réservée aux jardins royaux pour devenir accessible à tous. Du parlement jusqu’au Tage, en passant par les grandes artères de la capitale, les jacarandas quadrillent désormais Lisbonne, formant, lors de leur floraison, de véritables tunnels bleu violacé.
« Les arbres sont plantés dans des lieux tellement emblématiques qu’on a l’impression que ce choix n’était peut-être pas dû au hasard », remarque Ana Luísa Soares, directrice du Jardin botanique d’Ajuda. Architecte paysagiste, professeure à l’Institut Supérieur d’Agronomie de Lisbonne et spécialiste du rôle des arbres en milieu urbain, elle souligne qu’il s’agit aujourd’hui de la dixième essence la plus plantée dans les rues lisboètes. Bien qu’on en trouve aussi dans certaines villes du nord du pays, ils y sont moins nombreux qu’à Lisbonne, et l’attachement qu’ils suscitent n’y est pas le même.
Un patrimoine floral
En témoigne le tollé suscité, l’an passé, par l’annonce de la mairie d’un potentiel abattage. En mars 2025, la Câmara municipal de Lisbonne dévoile son intention de supprimer 47 jacarandas le long de l’Avenida 5 de Outubro, à Entrecampos, dans le cadre d’un projet immobilier sur le site de l’ancienne Feira Popular. L’objectif : construire un nouveau parking. Les réactions ne se font pas attendre. Sur les réseaux sociaux, les publications critiques se multiplient.
Pour Ana Luísa Soares, cette vive opposition dépasse la seule question des jacarandas et renvoie plus largement aux bénéfices de la végétation en milieu urbain, comme l’amélioration de la qualité de l’air, la captation du carbone ou la baisse des températures. Or, ces effets sont d’autant plus importants que les arbres ont atteint leur maturité. « Il faudra attendre une cinquantaine d’années avant que de jeunes arbres plantés aujourd’hui n’aient une envergure équivalente », estime l’architecte paysagiste.
Depuis ces vagues de critiques, le sort des jacarandas d’Entrecampos reste en suspens. La mairie et la société en charge du projet travailleraient à une solution alternative, affirmait l’entreprise au journal Público en février. De quoi leur permettre de fleurir au moins un printemps de plus, pour le plus grand plaisir des Lisboètes.
Christina Genet



