En créant le Palácio das Especiarias, littéralement « Palais des Épices », Tiago Pereira et Tomé Vieira ont choisi de transporter leurs clients venus des quatre coins du monde dans les grands moments de l’Histoire portugaise. Une plongée irrésistible dans l’un des plus beaux et des plus secrets établissements hôteliers de Lisbonne.
Discrètement niché dans une petite rue proche de la Praça de Luís de Camões, l’établissement repose sur des fondations datant du XVIe siècle. Lisbonne était alors la capitale d’un empire marin sans égal, dont la gloire fut cependant ébranlée par le tremblement de terre meurtrier du 1er novembre 1755.
Une fois reconstruit, il fut habité par des familles issues de la noblesse dont le statut a péri avec la chute de la monarchie en 1910.
On y pénètre à travers une entrée autrefois foulée par les vice-rois des Indes, du Brésil ou par des vendeurs de diamants. Selon la légende, l’un d’entre eux aurait même chamboulé les mœurs en épousant une esclave brésilienne, connue aujourd’hui sous le nom de Chica da Silva.
De nos jours, un portier fringant vous accueille avec un sourire chaleureux et vous dirige vers une réception à l’atmosphère tamisée.
Champagne, bois brun, dorures, et effluves de cannelle, le décor est planté : bienvenue au Palácio das Especiarias, ode immersive à la frénésie des grandes découvertes et à la gloire de la culture portugaise.
« Nous nous sommes inspirés de l’œuvre de Luís de Camões pour retranscrire l’époque qui a posé les bases du monde globalisé tel qu’on le connaît aujourd’hui », explique Tomé, ancien professeur de littérature hautement impliqué dans la reconstitution historique des lieux.
En passant devant la valise Louis Vuitton 1re édition retrouvée dans les vestiges du bâtiment puis la voiture du 20e siècle toujours en état de marche, on peut accéder au sous-sol par la rampe qui permettait autrefois de conduire les chevaux à l’étable. Sur les mangeoires trônent des tonneaux remplis de vins portugais dont les convives peuvent se délecter avant d’accéder au spa romain.
C’est là que Tiago et Tomé ont commencé leur histoire, en rappelant la tradition des bains antiques et de leur intime convivialité. Au-dessus d’un bassin fumant, un grand tableau vient commémorer le naufrage des explorateurs qui s’aventuraient en mer sans espoir de retour.
À quelques pas de là, le visiteur est attiré dans le refuge des rêveurs, un petit café-théâtre qui fut l’un des lieux de production phares de la cantatrice Almada Rodrigues. Aujourd’hui, il continue d’envoûter les spectateurs grâce aux artistes modernes qui déploient leur gorge aux côtés de ceux qui ont pour la première fois rêvé le Portugal en tant que nation : les premiers rois du XIIe siècle.
À la sortie de cette salle empreinte de mille et une traces d’histoire, on aperçoit João Ier de Portugal, couronné en 1385. Surnommé le « roi du bon souvenir », il fut plébiscité pour son impact positif sur le peuple portugais. À quelques mètres, des paysannes dansent la ronde, laissant une trace d’un passé populaire souvent oublié des grands récits historiques.
« L’histoire, c’est aussi le peuple, ajoute l’ancien professeur de lettres. Pour nous, chaque époque a ses bons et ses mauvais côtés. Le Palácio das Especiarias essaie d’en faire ressortir l’essence positive. »
Après une halte sur la terrasse ensoleillée où les contemporains fument des Winston en buvant leur Chai Latte,on accède au premier étage en empruntant un escalier étroit et sinueux. En chemin, une porte nommée Gingembre 2 donne sur une chambre, toutes sont associées à une épice qui caractérise son odeur.
Le labyrinthe s’ouvre ensuite sur un salon lumineux et coloré d’où s’échappe l’air de Carmen, joué par un duo de violoniste-pianiste alors que les clients brunchent sous les yeux peints de Christophe Colomb et de Fernando de Magalhães, explorateur portugais devenu espion au service de la reine d’Espagne.
Dans un petit salon enclavé, d’autres objets font référence à des épisodes plus insolites comme les échanges commerciaux entre le Portugal et le Japon, desquels sont nés les fameuses tempuras.
La visite se termine avec la chapelle. À l’entrée, un tableau d’inspiration surréaliste représente Fernando Pessoa, écrivain et poète du XIXe siècle fasciné par les sectes et les sociétés secrètes. Aux côtés des ornements chrétiens, se tient modestement le portrait du Padre António Vieira. Connu pour être l’un des premiers défenseurs de l’autodétermination indigène au Portugal, et penseur du Quint-Empire, un idéal aspirant à réunir l’ensemble des mondes spirituels et culturels sous la direction de la nation portugaise.
Une expérience réservée à une clientèle exigeante et amoureuse du passé, prête à remonter le fil du temps.




