Plus de dix ans après la création du label « Lojas com História », Lisbonne continue de célébrer ses boutiques emblématiques qui incarnent l’âme de la capitale. Lancé en 2015 pour préserver ce patrimoine vivant et soutenir l’économie locale, le dispositif soulève aujourd’hui une question de fond : s’agit-il d’une protection concrète ou d’une reconnaissance purement symbolique ?
Rua dos Bacalhoeiros, à la Conserveira de Lisboa, un parfum de sel flotte entre les étagères chargées de boîtes colorées. Dans cet établissement fondé en 1930, les papiers d’emballage sont encore pliés à la main et les conserves sont vendues derrière un comptoir en bois verni. « L’ambiance de la boutique est ancienne, familiale, et l’on sent le poids de l’histoire », confie Tiago Cabral Ferreira, son propriétaire. Cette adresse bien connue des Lisboètes est depuis longtemps l’un des symboles du commerce d’autrefois. C’est donc tout naturellement que la mairie lui a proposé d’intégrer le label « Lojas com História » lors de sa création, en 2015.
Un peu plus haut, dans le quartier du Príncipe Real, le restaurant Faz Frio raconte une autre histoire de Lisbonne. Fondé en 1863, il est longtemps resté un repaire d’habitués où se mêlaient ouvriers, marins et habitants du quartier. Avec sa décoration ancienne aux influences maritimes, il s’est imposé comme une institution, traversant même les décennies de l’Estado Novo, le régime dictatorial de Salazar, sans changer de visage et en conservant son rôle de refuge populaire du quartier. Intégré au label dès 2015, l’établissement a ensuite été racheté par Jorge Marques, qui a entrepris une restauration complète avec le soutien de la mairie. « Ce programme contribue à perpétuer la personnalité de Lisbonne et ce qui fait son charme », confie-t-il, déterminé à préserver l’atmosphère des lieux sans la figer dans le passé.
Toujours dans le quartier du Príncipe Real, la Galeria Solar, fondée en 1957, est la plus ancienne boutique d’antiquités du Portugal et le plus grand marchand d’azulejos anciens au monde. Dirigée par la troisième génération de la famille Leitão, elle perpétue un savoir-faire unique en matière de restauration et de conservation du patrimoine décoratif portugais. Classée par le New York Times parmi les douze « Trésors de l’Europe », la boutique bénéficie du dispositif depuis 2017.
Ces trois adresses, par leur histoire et leur singularité, s’inscrivent dans les 157 commerces qui incarnent la raison d’être du programme : préserver la tradition lisboète et protéger ces lieux de mémoire où s’exprime encore l’identité de la ville.
Un programme au service d’un patrimoine vivant
Le label a été créé en février 2015 par la mairie de Lisbonne. Son objectif premier est d’enrayer la disparition des commerces historiques, menacés par la spéculation immobilière, la montée des loyers et la pression touristique. « Nous voulions préserver les boutiques iconiques qui fermaient massivement, notamment en 2014 et 2015 », explique Sofia Pereira, cheffe de projet du programme au sein du conseil municipal.
Pour être labellisé, un commerce doit pouvoir justifier d’au moins 25 ans d’activité, d’un ancrage local fort ainsi que d’un intérêt patrimonial ou culturel. Son architecture, son mobilier ou son savoir-faire doivent présenter une valeur historique. Ce processus de sélection, encadré par un conseil d’experts, garantit que chaque enseigne distinguée incarne une part tangible de la mémoire lisboète.
Une fois reconnus, ces établissements bénéficient d’un accompagnement à plusieurs niveaux : soutien économique, protection architecturale, mais aussi valorisation culturelle.
Les détenteurs du fameux selo profitent d’abord d’un appui économique, via un fonds municipal dédié en partie aux travaux de restauration. Il finance aussi des projets de communication, de modernisation numérique ou des actions culturelles, destinés à valoriser l’histoire et le savoir-faire des commerces. Ces aides soutiennent des structures souvent fragilisées par la hausse des coûts et la concurrence touristique. « Le fonctionnement du label se traduit par un accompagnement quotidien des participants », précise Sofia Pereira.
Le programme agit aussi comme un gardien du patrimoine architectural. Dans une ville où les rénovations se succèdent à un rythme soutenu, il protège les éléments emblématiques du paysage lisboète, telles les façades en azulejos, les enseignes en fer forgé ou les vitrines d’époque. Chaque commerce distingué reçoit une plaque dorée qui signale son appartenance au dispositif. « Au-delà de la visibilité que le label apporte, il représente pour nous une carte de visite, il confère un véritable statut », explique Tiago Cabral Ferreira, un point de vue que partage Véronica Leitão.
L’initiative valorise aussi la mémoire immatérielle : la relation entre le commerçant et son quartier, le geste transmis, la parole échangée. Dans ces enseignes, on ne vend pas seulement un produit, on perpétue une histoire. « Nous portons une attention toute particulière à la qualité. Il faut que le client puisse la ressentir, du service jusqu’au produit », ajoute le propriétaire de la Conserveira de Lisboa.
Depuis 2017, une loi encadre également les loyers pour les commerces labellisés, les protégeant jusqu’en 2027 d’une flambée des prix. « Le label permet de préserver l’histoire et le patrimoine de Lisbonne », résument les participants, conscients toutefois de la fragilité de cette protection, alors que 2027 approche à grands pas.
Le défi d’une ville qui change
« Le principal obstacle pour l’avenir de la conserverie, c’est le loyer, qui augmente et va continuer d’augmenter », déplore Tiago Cabral Ferreira. Dans une ville de plus en plus tournée vers le tourisme, les commerces indépendants peinent à survivre. Les loyers explosent, les habitants migrent vers la périphérie et les vitrines anciennes cèdent la place aux franchises, aux hôtels et aux restaurants sans âme.
« Quarante-huit boutiques ont fermé leurs portes depuis la création du label en 2015 », reconnaît Sofia Pereira, consciente de la difficulté qu’il y a à lutter contre la spéculation immobilière et la puissance financière des nouveaux acquéreurs. « Ces commerces ont besoin d’un équilibre entre vie locale et tourisme. Sans cette coexistence, ils deviennent vulnérables et laissent davantage de place aux grandes chaînes et aux établissements touristiques », constate Tiago Cabral Ferreira. Fragilisées par une rentabilité de plus en plus précaire, ces boutiques voient leur avenir menacé. Pourtant, elles représentent bien plus qu’un simple service : elles portent la mémoire de Lisbonne et l’âme de ses quartiers, que le label s’efforce de préserver face à un modèle urbain toujours plus uniforme.
Lisbonne n’est pas seule dans ce combat. Son modèle a inspiré d’autres villes portugaises à travers le programme national « Comércio com História » lancé en 2019. On compte aujourd’hui 22 municipalités qui distinguent leurs commerces emblématiques, de Braga à Funchal, en passant par Coimbra ou Viana do Castelo. À Porto, le label « Porto de Tradição », créé lui aussi en 2019, protège les cafés, librairies et ateliers historiques qui font la personnalité de la Cidade Invicta.
Plus largement, la capitale portugaise participe à une dynamique européenne. À Barcelone, la municipalité protège depuis 2016 plus de 200 establecimientos emblemáticos (« établissements emblématiques ») pour leur histoire, leur savoir-faire et leurs façades souvent centenaires. À Paris, plus d’une centaine de boutiques sont inscrites au titre des monuments historiques, afin de garantir leur préservation. Ces initiatives traduisent une même conviction : la diversité commerciale représente un bien culturel à défendre.
Des limites bien réelles à surmonter
Dix ans après sa création, municipalités et commerçants s’accordent à dire que le dispositif est un succès. Sa portée reste toutefois limitée. Il reconnaît, valorise, protège, mais ne peut empêcher la spéculation immobilière ni endiguer la transformation d’une partie de la ville en vitrine touristique. Sans prorogation de la loi sur les loyers après 2027, de nombreux commerces risquent de mettre la clé sous la porte.
Pour Tiago Cabral Ferreira, l’enjeu n’est plus seulement patrimonial, mais aussi politique et économique. « Le label devrait continuer à s’affirmer et à gagner en reconnaissance au sein de la mairie de Lisbonne. L’objectif est de mieux faire entendre la voix des commerçants, de plaider pour la régulation du développement touristique et d’œuvrer à la prorogation de la loi sur les loyers », soutient-il.
En parallèle, les commerçants appellent à renforcer la visibilité du label à travers différents événements, dans la lignée de la célébration du dixième anniversaire du programme. À cette occasion, le conseil municipal a organisé une cérémonie de remise de diplômes, des journées portes ouvertes et diverses activités de découverte. « La multiplication de tels événements permettrait de mettre davantage en lumière ces commerces historiques », souligne Jorge Marques.
Pour clore les festivités, la mairie de Lisbonne a réuni le 29 mai 2025 les villes du réseau national « Comércio com História », lors d’une conférence consacrée à l’avenir du programme et aux défis de la préservation du commerce patrimonial.
Dix ans après sa création, le label n’est plus seulement un outil de sauvegarde, il incarne une vision du commerce comme pilier de la vie urbaine et de l’identité lisboète. Protéger une boutique, ce n’est pas uniquement préserver une façade : c’est défendre une mémoire, un lien et une part de l’art de vivre de la capitale portugaise.
Antoine Demilly




