Petit port de pêche, autrefois assoupi en basse saison, Nazaré s’est muée en temple du surf. Depuis qu’un Hawaïen a osé défier sa vague monstrueuse, cette bourgade du littoral vit au rythme des houles hivernales, des caméras et des touristes venus du monde entier. Histoire d’un miracle salé qui a transformé la période creuse en spectacle permanent.
En novembre 2011, alors qu’une houle XXL frappe le littoral portugais, un puissant jet-ski tracte le surfeur hawaïen Garrett McNamara sur une montagne d’eau qui s’apprête à déferler sur la Praia do Norte, la plage qui borde Nazaré. Propulsé à une vitesse vertigineuse, ce spécialiste du surf extrême lâche la corde, s’élance et dompte une vague monstrueuse que personne n’avait affrontée avant lui. Un mur de 23,8 mètres : l’équivalent d’un immeuble de dix étages. Le record du monde est battu et les images, à couper le souffle, font instantanément le tour du globe. Le monde entier découvre alors, stupéfait, un phénomène naturel unique et jusqu’alors méconnu. Les Nazaréens l’ignorent encore, mais l’histoire et le destin de leur paisible village de pêcheurs viennent de basculer.
Retour en arrière. Cette aventure invraisemblable commence en 2005, lorsque le maire de l’époque, Jorge Barroso, invite plusieurs surfeurs étrangers à se rendre à Nazaré pour analyser le potentiel de cette vague géante et s’y frotter. Son courrier restera sans réponse pendant près de cinq ans, avant qu’un certain Garrett McNamara ne débarque en 2010 avec ses planches et ne découvre ce qu’il appellera « le Saint Graal ». Pendant des mois, l’Hawaïen étudie en profondeur cette vague insaisissable, et le canyon qui en est à l’origine, avec l’aide de l’Institut portugais d’hydrographie. Ce long travail de préparation débouchera, en novembre 2011, sur l’exploit qui entrera dans le Livre Guinness des records et inscrira ce petit village jusqu’alors inconnu sur la carte mondiale du surf.
Un projet porté par la mairie
En 2013, l’élection du nouveau maire, Walter Chicharro, change la donne et accélère le processus de transformation de la ville. Sous l’impulsion de ce spécialiste du marketing, communicant né, le projet entre dans une nouvelle dimension et fait de cette vague unique une véritable ressource pour une municipalité lourdement endettée. La mairie investit d’abord dans la sécurité et la logistique, des conditions essentielles pour attirer les meilleurs athlètes de la discipline.
Des équipes sont mobilisées à chaque houle géante, la capitainerie contrôle les mises à l’eau et les services de secours locaux veillent sur la plage, prêts à prendre en charge tout surfeur en détresse. Les jours de tempête, le dispositif frôle désormais celui d’un événement sportif international.
Cette stratégie porte rapidement ses fruits. Grâce à la force des images qui font le tour des réseaux sociaux, les touristes – et les Portugais – affluent en nombre à chaque prévision de vagues géantes. Cerise sur le gâteau : après un travail au forceps de Walter Chicharro, la puissante World Surf League (ligue internationale de surf) décide d’y organiser, dès 2016, une compétition annuelle retransmise dans le monde entier, avec toutes les retombées médiatiques et économiques que cela suppose.

Pari gagnant et consécration new-yorkaise
L’apothéose intervient en 2016, quand les exploits de Garrett McNamara sont projetés sur un écran de 30 mètres à Times Square, à New York, en présence du Premier ministre António Costa. Une initiative publicitaire de Turismo de Portugal (l’office du tourisme portugais) qui durera un mois entier. Résultat : Les chiffres de fréquentation explosent, tout comme les projets d’investissement touristique. Et, avec eux, les recettes de la ville.
Désormais, les hôtels et les restaurants tournent à plein régime quasiment toute l’année, et certains week-ends hivernaux ressemblent parfois à des journées de haute saison, pour le plus grand plaisir des commerçants, dont les établissements revivent. Aux yeux des habitants de Nazaré, Garrett McNamara est devenu un héros local, l’homme qui a changé le visage de leur petite bourgade endormie. Le surf fait maintenant partie du patrimoine municipal, au même titre que les barques colorées ou les sept jupons traditionnels portés par les femmes de pêcheurs. Ce village, qui évoluait au rythme des marées, vit aujourd’hui au tempo des prévisions de houle. Chaque alerte météo est une promesse de spectacle, chaque tempête une perspective d’afflux de touristes.
Malgré cette transformation radicale, la ville n’a rien perdu de son âme. Derrière les exploits de surfeurs venus du monde entier pour défier sa vague, elle continue d’exhaler l’odeur du poisson séché. Sur la plage du centre-ville, des femmes perpétuent leurs gestes ancestraux, étalant les filets sur des cadres de bois. Un rituel immuable que le nouveau visage de Nazaré n’a pas perturbé.
Comment assister au spectacle ?
La falaise du fort de São Miguel Arcanjo offre une vue plongeante sur la Praia do Norte. Il s’agit du poste d’observation idéal pour voir les surfeurs dévaler les mythiques montagnes d’eau. Les jours de houle XXL, mieux vaut arriver tôt : les places de stationnement sont peu nombreuses et les meilleurs points de vue sont pris d’assaut par une foule enthousiaste, prompte à s’enflammer devant les exploits des athlètes de l’extrême. Attention : le phénomène hivernal (de novembre à février-mars) qui donne naissance aux vagues géantes exige des conditions bien précises, dont le suivi peut s’avérer délicat pour le néophyte. Pour anticiper le grand frisson, surveillez la page Facebook de la Praia do Norte ou le site spécialisé Surf Guru : ils annoncent les « big days » quelques jours à l’avance.
Un phénomène naturel unique au monde
Le secret de cette vague mythique réside dans un canyon sous-marin long de 230 km et profond de 5 000 m. Ce gouffre colossal, le plus grand d’Europe, agit comme un entonnoir naturel : il concentre et accélère la houle venue du large, dans le sillage des tempêtes hivernales de l’Atlantique Nord. À la sortie du canyon, en face du fort de São Miguel Arcanjo, la profondeur des fonds marins se réduit brusquement et la houle se redresse. Cette immense masse d’eau, qui se relève brutalement, se heurte alors aux violents courants opposés venus de la côte et se mêle à la houle des zones moins profondes de la Praia do Norte. Résultat : des vagues pouvant atteindre plus de 25 mètres de haut. C’est cette géographie singulière qui permet à Nazaré d’offrir un spectacle aussi impressionnant, visible depuis la terre ferme. Un phénomène vraiment unique au monde.
Johan Ricou




