Dans l’immensité paisible de l’Alentejo, les herdades (vastes domaines agricoles) sont devenues l’un des visages les plus authentiques du tourisme rural. Restaurées avec soin, elles accueillent des voyageurs en quête de nature, de silence et d’un rythme plus lent. Sur la côte sauvage de la région, Craveiral Farmhouse et Herdade da Matinha incarnent deux manières sensibles d’habiter ce paysage et de le faire vivre.
Sur la côte de l’Alentejo, où les forêts de chênes-lièges ploient sous le vent de l’Atlantique et où de longues pistes de terre se perdent à l’horizon, l’hospitalité relève moins d’une entreprise commerciale que d’une philosophie.
Le paysage impose un rythme plus lent : des fleurs sauvages éparses dans des champs à perte de vue, le parfum du romarin et de la lavande, et les oiseaux dont les cris légers troublent à peine le silence du ciel.
Entre São Teotónio et Cercal do Alentejo, deux herdades incarnent cette vision de façon différente, mais profondément liée : Craveiral Farmhouse et Herdade da Matinha. La première est une ferme vivante, rythmée par les animaux et les familles qui y séjournent ; la seconde, un domaine niché dans une forêt patiemment régénérée au fil des décennies. Ces deux propriétés suggèrent qu’aujourd’hui, le luxe réside peut-être moins dans le spectaculaire que dans l’attention portée aux choses de la vie.

Craveiral Farmhouse : la vie au rythme de la ferme
Craveiral Farmhouse se situe légèrement en retrait de la côte, non loin des falaises spectaculaires de la Costa Vicentina. Le domaine s’étend sur neuf hectares de campagne, à la fois soigneusement aménagés et totalement naturels.
Des maisons blanchies à la chaux apparaissent en petits groupes – Horta, Medronho, Azinho et Cravo –, reliées par des passerelles de bois qui serpentent à travers les hautes herbes. La nuit, des guirlandes lumineuses diffusent une lueur douce au-dessus des chemins, tandis que les braiments des ânes et le coassement des grenouilles se font entendre au loin dans les champs.
L’endroit est résolument rural, mais subtilement raffiné.
De l’extérieur, l’architecture rappelle les habitations traditionnelles de l’Alentejo : maisons basses, façades blanches, silhouettes simples dans le paysage. À l’intérieur, les textures rustiques se mêlent à un design minimaliste : surfaces en liège, lignes épurées et détails soigneusement choisis, signés par des marques portugaises comme WeWood, DAM ou Costa Nova. Dans la « Casa do Quinteiro », un matelas Hästens et une baignoire en liège NuSpa évoquent une forme de luxe discret.
Le bâtiment d’accueil annonce d’emblée la philosophie des lieux. Une cheminée circulaire structure l’espace, tandis qu’une grande fresque en macramé de l’atelier Oficina 166 s’étend sur tout un pan de mur – texturée, artisanale, profondément portugaise. Ici, l’artisanat n’est pas une simple décoration, mais un manifeste.
À l’arrivée, des fruits du verger et des biscuits faits maison attendent les hôtes. Peu après, un message WhatsApp leur est envoyé, avec des recettes de la ferme : salade d’aubergines et de courgettes, ou une simple infusion de citronnelle cueillie sur place. De petits rituels que l’on emporte avec soi au moment de quitter les lieux.
Dans le domaine, les poules grattent la poussière. Des chèvres broutent paresseusement. Au loin, un cheval remue sa queue. Personne ne semble pressé. Personne ne semble stressé.
Pedro Franca Pinto, le propriétaire – un ancien avocat tombé amoureux de ce champ d’œillets qu’il a transformé – appelle cela « l’effet Craveiral ». On le croit volontiers.
Ici, les animaux de compagnie ne sont pas simplement tolérés : ils sont accueillis. Lits et gamelles sont fournis, et les chiens peuvent s’installer à côté de leurs maîtres au restaurant. Charlie, la chienne résidente, se promène librement et maîtrise à merveille l’art de paraître éternellement affamée, malgré une description officielle la qualifiant de « légèrement enrobée ». Les hôtes sont invités à ne pas la nourrir. Peu y parviennent.
En hiver, elle s’installe souvent près de la cheminée, occupant une chaise comme si elle était chez elle. Et peut-être l’est-elle.
Un enfant traverse le domaine à vélo. Derrière lui, un teckel à poil dur trotte fièrement, accélérant parfois pour poursuivre un chat de passage. Il y a quelque chose de profondément rassurant à les voir disparaître ensemble sur une passerelle en bois : un enfant et un chien, libres, dans neuf hectares de campagne.
Pour les plus petits, Craveiral est un terrain de liberté. À vélo, ils pédalent entre les maisons, explorent les passerelles et s’arrêtent près du poulailler pour observer ses occupantes. Près de trois cents poules, jaunes, blanches ou noires, de race Lusitânica ou Pedrês portuguesa, vivent ici. Leurs œufs sont récoltés chaque jour pour le restaurant.
Élever ces poules dépasse le simple charme pastoral. Comme l’explique Pedro, il s’agit d’un modèle d’économie circulaire : les œufs sont servis au petit-déjeuner, les coquilles retournent au poulailler comme source de calcium, et la ferme travaille avec l’Instituto Superior de Agronomia pour préserver des races portugaises menacées.
Le cheval blanc du domaine, Salgado, fait preuve d’une infinie patience avec les jeunes cavaliers. Le soir, ils participent aux soirées cinéma et aux ateliers « mini-chef », surtout lorsqu’il s’agit de préparer des pizzas. Les enfants citadins redécouvrent ici quelque chose d’essentiel : le rythme de la terre et des animaux.
Ici, le petit-déjeuner relève presque du rituel sacré. Le jus d’orange fraîchement pressé brille dans la lumière du matin. Le granola maison aux amandes grillées, servi avec du yaourt épais et des framboises, est divin. Le pain de l’Alentejo craque bruyamment quand on le rompt. Les pancakes arrivent, dorés et généreux.
Soixante-dix pour cent des ingrédients proviennent directement de la ferme.

Au déjeuner, la carte propose de la soupe de poisson ou des huîtres de l’estuaire du Sado, ainsi que du porc local. Proximoté du littoral oblige, la feijoada de chocos (ragoût de seiches aux haricots) et le arroz de peixe e mariscos (riz au poisson et aux fruits de mer) sont présentés comme des spécialités du chef. Les pizzas sortent du four à bois, incroyablement fines et croustillantes. Le burger du menu enfant remporte également un franc succès auprès des plus jeunes.
Plus inattendu, le menu comporte également une section népalaise – une façon pour Pedro de reconnaître et d’intégrer la communauté locale. Les momos farcis au poulet ou aux légumes côtoient un curry de poulet servi avec du riz basmati. Ici, cela paraît naturel plutôt que démonstratif : l’hospitalité devient synonyme d’inclusion.
Quatre piscines ponctuent le domaine : un grand bassin extérieur entouré d’herbes sauvages, un bassin peu profond pour les enfants, des piscines semi-privées dans certaines zones et une piscine intérieure chauffée installée dans un bâtiment ressemblant à une grange. En hiver, la cheminée invite à la lecture. En été, on navigue entre piscine et océan.
Pour qui ressent le besoin de se ressourcer, une séance dans le sauna extérieur chauffé au bois s’impose, avant de plonger dans le bain glacé – un choc vivifiant.
Ensuite, direction le petit spa près du potager pour un massage deep tissue. Une grande fenêtre s’ouvre sur le paysage à côté de la table de massage. On en repart toujours plus léger, en pédalant tranquillement, le visage au vent.
La mer n’est qu’à vingt minutes. Zambujeira do Mar, sur la Costa Vicentina, déploie de longues plages balayées par le vent. Sur la route, on peut parfois apercevoir des zèbres, des autruches ou des cobes de Lechwe, une antilope africaine – un rappel inattendu que cette région réserve bien des surprises.
Pedro est convaincu que les gens cherchent aujourd’hui une forme de connexion : avec la nature, avec la communauté et avec les autres. Craveiral est sa manière de montrer que l’impact positif et la viabilité économique peuvent aller de pair.

Herdade da Matinha : la patience de la forêt
Plus au sud, une autre piste de terre mène à la Herdade da Matinha. La poussière se soulève derrière la voiture tandis que le paysage s’ouvre progressivement : chênes-lièges, pins parasols et herbes ondulant sous le vent.
Lorsque Alfredo Moreira da Silva arrive ici dans les années 1990, il n’y a presque pas d’arbres. Le sol est épuisé par des décennies d’agriculture intensive et de surpâturage.
Ce qui existe aujourd’hui – 110 hectares de forêt régénérée – a été planté patiemment, à la main. Plus de 55 000 arbres indigènes : chênes-lièges, arbousiers, pins parasols, choisis non pour leur symétrie, mais pour leur place dans l’écosystème. La régénération n’est pas un simple aménagement paysager : c’est une réparation.
Alfredo parle moins de propriété que de responsabilité. « Somos hóspedes da Terra », dit-il (« nous sommes les invités de la Terre »). Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer le paysage d’autrefois.
Le romarin libère son parfum. La lavande vibre sous le va-et-vient des abeilles. Au printemps, les fleurs sauvages éclatent de couleur dans les champs, alors que les insectes bourdonnent dans les herbes hautes et que le vent transporte l’odeur de la terre humide et des roses.

Le temps semble s’étirer. Les chants d’oiseaux traversent le ciel. Tout paraît ancien, même si cette forêt n’a que quelques décennies.
En fin d’après-midi, l’ancien réservoir d’eau en pierre, près du restaurant, est un appel à la contemplation. Deux fins tuyaux métalliques laissent couler des rubans d’eau dans le bassin. Le son est constant, apaisant. Des pots en céramique bleue débordent de succulentes dont les reflets tremblent à la surface de l’eau.
Le vin blanc sec est servi bien frais. La lumière passe du doré à l’ambre ; le parfum des roses flotte dans l’air.
Ces roses ont été plantées en hommage au grand-père d’Alfredo, Joaquim Moreira da Silva, l’un des plus grands obtenteurs de roses du Portugal au début du XXe siècle.
Le geste est familial, mais aussi symbolique : continuité, culture, héritage.
Ici, rien ne semble mis en scène. Rien ne cherche à impressionner. Tout existe simplement.
Un intérêt croissant pour le tourisme rural, dans une région entre terre et mer
Le tourisme rural en Alentejo connaît un nouveau souffle. Ces dernières années, de nombreuses herdades – de grands domaines agricoles typiques de la région – ont été restaurées et transformées en hébergements touristiques. L’objectif est double : préserver un patrimoine rural souvent menacé par la désertification, et créer de nouvelles sources de revenus dans une région peu peuplée et largement agricole.
Aujourd’hui, le Portugal compte près de 2 000 établissements de tourisme en espace rural, et l’Alentejo figure parmi les régions les plus importantes de ce secteur, avec plus d’un cinquième des nuitées nationales dans cette catégorie d’hébergement. Dans cette région de grandes propriétés agricoles, on estime que plusieurs centaines d’herdades et de quintas accueillent des visiteurs sous différentes formes – maisons d’hôtes, hôtels de campagne, fermes en activité ou domaines viticoles.
Ces lieux jouent aujourd’hui un rôle clé dans l’économie locale. En attirant un tourisme plus lent, souvent international, ils contribuent à revitaliser des territoires ruraux parfois touchés par la désertification, à soutenir les producteurs locaux et à valoriser les paysages, la gastronomie et les traditions agricoles de l’Alentejo.
Les services proposés vont bien au-delà de l’hébergement. Les visiteurs peuvent participer à des expériences liées à la vie rurale et à la nature : promenades à cheval ou randonnées dans les champs et les vignobles ; dégustations de vins, d’huile d’olive ou de produits locaux ; participation aux activités agricoles (cueillette, potager, élevage) ; ateliers de cuisine traditionnelle ; yoga, bien-être ou spa en pleine nature. Certaines herdades proposent également des activités plus immersives – observation des oiseaux, balades à vélo, safaris photographiques ou ateliers d’agriculture durable – qui permettent de découvrir le territoire au rythme de la campagne.
Diana Castello Branco




