Dans un monde marqué par des rivalités croissantes entre puissances et des sanctions économiques, même les produits les plus ordinaires en subissent les conséquences. Ou comment la géopolitique s’invite à la table des Portugais.
La fameuse « doctrine des sphères d’influence » n’est pas un concept abstrait pour les Portugais. Elle désigne l’idée selon laquelle certaines grandes puissances considèrent avoir un droit particulier d’influence politique ou économique sur certaines régions du monde, au-delà de leurs frontières.
Cette logique semble avoir retrouvé une certaine vigueur ces derniers mois : Donald Trump a multiplié les déclarations suggérant une volonté de prise de contrôle ou de domination, du Canada au Groenland, jusqu’au Venezuela.
Après la découverte de Terre-Neuve par les navigateurs portugais de la famille Corte-Real, à la fin du XVe siècle, puis d’autres expéditions menées sur ordre du roi Manuel Iᵉʳ, le Portugal revendiqua ces terres comme siennes. Certains atlas de l’époque allaient jusqu’à présenter ce territoire comme portugais, en y faisant figurer le drapeau du Portugal, alors que la ligne de Tordesillas était tracée de manière fort opportune, un peu plus à l’est.
Le traité de Tordesillas (1494) avait en effet établi une ligne de démarcation à environ 370 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert : les terres situées à l’est appartiendraient au Portugal, celles situées à l’ouest à l’Espagne. Or la position de Terre-Neuve, dans l’Atlantique Nord-Ouest, se trouvait théoriquement dans la zone espagnole. Le Portugal, par des calculs ou des interprétations souples – la cartographie de l’époque étant encore très imprécise –, revendiqua néanmoins la région, en la considérant souvent comme faisant partie d’un « Atlantique portugais », ou en avançant que la ligne de démarcation était particulièrement incertaine dans les régions de l’Atlantique nord.
Quand le bacalhau devient un emblème du régime salazariste
Pendant des siècles, même après que l’Angleterre eut revendiqué Terre-Neuve et amorcé son expansion en Amérique du Nord, des navires portugais continuèrent à pêcher dans ces eaux – ou dans celles du Groenland – le fameux bacalhau (cabillaud), qui allait devenir l’un des plats emblématiques de la gastronomie portugaise.
En 1934, Salazar lança même la « campagne du bacalhau », une politique destinée à rendre le pays autosuffisant tant pour la pêche que pour la transformation du cabillaud. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des navires portugais traversaient les zones de conflit avec leurs coques peintes en blanc, signe de neutralité, pour continuer à pêcher cette précieuse source de protéines. Malgré ces précautions, l’un d’eux fut coulé au large du Groenland, causant la mort d’une quarantaine d’hommes.
La pêche au bacalhau était une activité particulièrement rude. Pendant des mois, les pêcheurs affrontaient une mer glaciale et dangereuse sur de petites embarcations appelées doris. Mais le risque en valait la peine : le cabillaud, aux qualités exceptionnelles, peut être facilement séché et salé, ce qui permet de le conserver très longtemps. Dès l’époque des grandes découvertes, il était embarqué à bord des navires parce qu’il ne se détériorait pas et constituait une précieuse source de protéines.
Au fil du temps, les Portugais sont devenus les plus grands consommateurs de cabillaud au monde (environ 20 % de la consommation mondiale, soit près de 55 000 tonnes), au point d’inventer les fameuses « mille et une façons » de le cuisiner une fois salé et transformé en morue. Des générations d’enfants ont également grandi avec la traditionnelle huile de foie de morue, riche en vitamines.
En somme, un poisson pêché à des milliers de milles nautiques des côtes portugaises est devenu presque indispensable dans les foyers du pays.
Le retour des logiques impériales
La situation que connaît le monde au XXIᵉ siècle rappelle parfois certaines périodes du passé. Des conquêtes civilisationnelles aussi fondamentales que le principe de la souveraineté des États – selon lequel chaque pays exerce une autorité exclusive sur son territoire – semblent parfois mises de côté. Les grandes puissances justifient alors leurs interventions par un prétendu droit à une sphère d’influence qu’elles disent constamment menacée.
On sait comment la guerre en Ukraine a commencé et quelles accusations ont été avancées : le non-respect d’un prétendu engagement à ne pas étendre l’OTAN vers l’est. La Russie s’inscrit ainsi dans une logique de domination de son voisin ukrainien, après avoir placé la Biélorussie sous tutelle.
Aujourd’hui, le Portugal n’est évidemment pas une superpuissance militaire. Le pays possède toutefois d’autres atouts, notamment sur le plan économique. En 2025, le magazine The Economist a même considéré le Portugal comme « l’économie de l’année ». Les Portugais restent cependant attentifs à ce qui se passe dans le monde, conscients de l’inquiétude et de l’anxiété que provoquent les conflits internationaux.
Or l’une des conséquences directes des conflits est souvent la raréfaction de certains produits et l’augmentation de leur prix. Plusieurs informations publiées à la fin de l’année dernière ont ainsi révélé que le contexte politique international avait entraîné une hausse spectaculaire du prix… du bacalhau – précisément à l’approche de Noël, période qui concentre environ un tiers de sa consommation annuelle.
Après l’adhésion du pays à la Communauté économique européenne (CEE), la flotte de pêche portugaise a été pratiquement décimée. À cela se sont ajoutés les fortes restrictions canadiennes et les quotas européens, qui limitent – à juste titre – les captures annuelles afin de préserver les stocks. Désormais, la principale raison de la hausse récente des prix tient aux sanctions imposées à la Russie par l’Union européenne, à la suite de son agression de l’Ukraine.
Sanctions internationales et hausse des prix
La Russie était l’un des principaux fournisseurs de cabillaud congelé pour le Portugal, grâce à ses navires de grande taille, particulièrement bien équipés en installations frigorifiques. Avec les sanctions, les droits de douane ont augmenté d’environ 12 %. Le paquet de mesures, qui visait principalement la « flotte fantôme » de pétroliers russes – utilisée pour contourner les sanctions internationales –, a également ciblé plusieurs entités, dont deux entreprises de pêche russes.
Selon l’Union européenne, ces entreprises participaient à une campagne de surveillance soutenue par l’État russe. Leurs navires ont été observés durant un certain temps et l’analyse de leurs trajectoires a conduit à soupçonner que certains chalutiers étaient utilisés pour mener des missions d’espionnage visant des infrastructures civiles et militaires en mer du Nord et en mer Baltique.
De son côté, la Norvège, qui ne fait pas partie de l’Union européenne, peut acheter du cabillaud à la Russie et le revendre, en ajustant le prix en fonction des taxes communautaires. Aujourd’hui, le kilo de bacalhau avoisine les 17 euros, soit une hausse d’environ 33 % en trois ans. Certains ont donc suggéré que l’État portugais demande à la Commission l’application d’un régime d’exception difficile à obtenir.
Traditionnellement, le bacalhau était associé à un aliment bon marché – ce qui lui valut le surnom de « viande des pauvres » ou d’« ami fidèle » du peuple portugais. Mais il risque aujourd’hui de devenir de plus en plus haut de gamme, presque gastronomique, rivalisant avec des poissons autrefois considérés comme plus nobles. Les menus de certains grands chefs portugais en témoignent déjà.
Ainsi va le bacalhau : lui qui nage dans les eaux profondes et glacées de l’Atlantique se retrouve pris dans les courants hasardeux de la politique internationale.
Duarte de Lima Mayer





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