Lancé à Lisbonne par deux passionnées, Géraldine Bourgade et Jennifer Savage, le projet « CiReine » ambitionne de briser les barrières entre les créateurs et un public non spécialiste. En plaçant l’humain et la personnalité de l’artiste au centre de sa démarche, ce projet hybride propose plusieurs passerelles : des interviews et des portraits d’artistes pour en capter l’intimité, des visites d’ateliers en petit comité pour favoriser l’échange direct et des expositions collectives pour mettre en lumière des talents émergents de tous horizons.
Rien ne prédestinait ce duo franco-américain à bousculer la scène artistique portugaise. Issues des ressources humaines et de l’édition, Géraldine et Jennifer ont d’abord arpenté les galeries de Lisbonne en simples passionnées, avant de ressentir le besoin de combler un vide : celui du lien social sur un marché de l’art parfois intimidant. Pour elles, l’œuvre n’est que la moitié du chemin ; l’autre moitié appartient à l’histoire de l’artiste qui la crée.
C’est avec une curiosité désarmante et un format d’interview inédit, les « 5Q », qu’elles sont parties à la rencontre des artistes de Lisbonne. Des « connectrices » d’un nouveau genre, qui préfèrent demander à un peintre quel parfum le transporte ou quelle musique rythme son travail plutôt que de parler de son CV. Aujourd’hui, CiReine devient un écosystème où amateurs d’art et créateurs se rencontrent sans filtre, sous l’impulsion de deux femmes qui ont décidé de faire tomber les murs des ateliers.
Lisboète Magazine : Revenons sur la genèse de votre aventure. Quels sont vos parcours et comment vos chemins se sont-ils croisés au Portugal ?
Géraldine Bourgade : Je suis arrivée à Lisbonne en 2023 avec ma famille. Avant cela, j’ai travaillé près de 20 ans dans les ressources humaines, notamment à New York. Le choix du Portugal s’est fait un peu par intuition : nous étions venus en vacances en 2018 et nous nous étions dit, sur le ton de la plaisanterie, que nous pourrions y vivre. Quand l’envie de revenir en Europe s’est concrétisée, Lisbonne est apparue comme le choix parfait : proche de la France pour la famille, mais avec cette ouverture internationale que nous apprécions. J’ai rencontré Jennifer dès la première semaine d’école de nos enfants. On a tout de suite accroché, et notre première collaboration a été… un club de lecture ! À l’époque, j’évoluais encore dans le monde « corporate », et l’art restait une facette plus intime de ma personnalité, principalement à travers la photographie.
Jennifer Savage : De mon côté, je suis originaire des États-Unis et je me suis installée ici en août 2021, après avoir vécu à Valence et à Santiago du Chili. J’ai passé 30 ans à New York, où j’ai fait carrière au sein du groupe de presse Time Inc. Mon parcours était très orienté « business », pas du tout tourné vers l’éditorial ni vers l’art. Pourtant, à New York, mon cercle social était composé d’artistes. C’est à travers eux que mon intérêt pour l’art s’est éveillé : j’aimais d’abord leur personnalité, avant de découvrir leur travail. En arrivant au Portugal, je n’avais aucun plan précis. Mais en discutant avec Géraldine, nous avons ressenti ce besoin de sortir de notre bulle et de nous immerger dans la vie locale.
Quel a été l’élément déclencheur qui vous a fait passer du statut d’amatrices d’art à celui d’actrices de la scène culturelle ?
Jennifer : En arrivant, nous cherchions des occasions de rencontrer du monde. Nous avons commencé à écumer les expos. En avril 2024, un ami organisait une exposition et nous lui avons proposé d’être ses « stagiaires gratuites » pour voir l’envers du décor. Nous avons adoré. Nous nous sommes rendu compte que, sur le marché de l’art, l’artiste est parfois un peu oublié derrière l’œuvre. Or, pour nous, c’est le lien avec le créateur qui rend l’art intéressant. Nous avons alors pensé que nous n’étions pas les seules à ressentir cela.
Géraldine : C’est exactement ça. Quand vous allez au musée, l’œuvre est au premier plan. Mais qui est la personne qui l’a créée ? Nous avons voulu inventer un format qui permette de se connecter à l’artiste de manière humaine. C’est ainsi qu’est né le concept des « 5Q » (5 Questions).
Ces portraits en « 5 Questions » sont devenus le socle de CiReine. Pourquoi ce format, et que cherchez-vous à révéler ?
Géraldine : Nous voulions quelque chose de radicalement différent des interviews classiques. Nos questions sont sensorielles : le goût (sucré ou salé), l’odorat (un souvenir lié à une odeur), la vue (ce qui a récemment retenu l’attention), le toucher (le dernier objet tenu en main) et l’ouïe (le rapport à la musique). On passe parfois une heure et demie avec un artiste pour seulement cinq questions ! Les réponses nous transportent. Même chez les artistes visuels, le rapport aux mots est souvent très poétique et descriptif.
Jennifer : L’idée est aussi de désacraliser l’art. On peut facilement se sentir intimidé dans les vernissages, avec l’impression de ne pas maîtriser le vocabulaire technique. En posant des questions humaines, on rend l’artiste accessible à tous. Nous avons eu des réponses fascinantes à la question du « sucré ou salé », par exemple. Certains refusent ce choix binaire et nous parlent de saveurs épicées ou poivrées… Cela en dit long sur leur manière de voir le monde et de ne pas se laisser enfermer dans des cases.
Vous vous définissez comme des « connectrices ». Quel rôle jouez-vous concrètement entre les artistes et le public ?
Jennifer : Le mot « connecteur » est celui qui nous convient le mieux, car il exprime la pluralité de notre rôle. On nous demande souvent : « Êtes-vous une galerie ? Des agentes ? Des conseillères ? » Nous sommes un peu tout cela à la fois, mais surtout des créatrices de liens. Nous connectons les artistes aux acheteurs, bien sûr, mais aussi les artistes entre eux. La scène de Lisbonne est composée d’une multitude de petites bulles isolées. Nous voulons être celles qui les font éclater pour créer un espace de rencontre plus vaste.
Géraldine : Nous organisons aussi des visites privées d’ateliers. C’est un format très intime, limité à 10 ou 15 personnes. Cela permet à des gens qui n’ont jamais osé entrer dans un atelier d’artiste de le faire sans pression, de poser des questions et de comprendre le processus de création.
Quel est votre regard sur la scène artistique portugaise actuelle ?
Géraldine : C’est une scène en pleine effervescence. Le Portugal est sorti d’une dictature il y a seulement 50 ans, et l’on sent que la jeune génération d’artistes porte un message fort, presque engagé, même si cela se fait de manière subtile. Il y a une soif de liberté et d’expérimentation. De plus, les Portugais sont très ouverts à l’anglais et aux cultures anglo-saxonnes, ce qui donne une scène très ouverte et internationale.
Jennifer : On entend souvent des comparaisons avec New York ou Londres, parfois sur un ton un peu négatif : Lisbonne serait « en retard ». Nous pensons exactement le contraire. Ce stade de développement est une chance : il est moins prévisible, moins rigide, tout est encore possible. Il y a une fraîcheur et une authenticité qu’on ne trouve plus dans les marchés ultra-saturés. Le défi, c’est la visibilité, car les guides culturels classiques n’existent pas vraiment ici. Il faut creuser, mais ce que l’on déniche est incroyable.
Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite apprendre à connaître la scène portugaise ?
Géraldine : Suivez CiReine ! (rires) Plus sérieusement : soyez curieux et n’ayez pas de préjugés. Allez découvrir les galeries locales, pas seulement les plus connues. Mélangez les bulles.
Jennifer : Et allez visiter les galeries qui sortent un peu des sentiers battus… Ce n’est évidemment pas exhaustif, mais me viennent à l’esprit la Galeria 111, la Galeria Vera Cortes, Belo-Galsterer, Nave… Le réseau municipal est également très intéressant.
Comment choisissez-vous les artistes que vous mettez en avant ?
Géraldine : Nous refusons de nous enfermer dans une catégorie. Pour nous, un « artiste émergent » n’est pas seulement un jeune de 25 ans qui sort de l’école. Cela peut être une femme de 78 ans qui a été architecte toute sa vie et qui commence enfin à exposer, ou un ancien juge qui se met à la sculpture. Nous recherchons la diversité des parcours.
Jennifer : Au début, nous allions chercher les artistes sur Instagram ou par le biais de nos contacts personnels. Aujourd’hui, le projet vit de lui-même. Des artistes nous contactent, d’autres nous recommandent à leurs pairs. Cela se fait désormais naturellement.

Quels sont les prochains projets de CiReine ?
Géraldine : Nous avons officiellement lancé le projet en octobre 2024. Notre première exposition, « MYRIAD », a eu lieu en octobre 2025. La prochaine grande étape est une nouvelle exposition, « IGNITION », qui se tiendra le 13 mai 2026. Elle réunira les artistes passés par les « 5Q ». L’idée est d’en organiser deux par an.
Jennifer : Nous voulons aussi développer les visites privées. Nous rêvons également de créer des retraites créatives et des résidences d’artistes. Pour l’instant, nous invitons tout le monde à nous rejoindre sur Instagram pour découvrir ces histoires et ces parcours qui nous touchent tant.
Propos recueillis par La Rédaction




