La praxe académique : le rituel sacré des étudiants portugais

Praxe étudiant portugais Praxe étudiant portugais

Dans les universités portugaises, le bizutage est une pratique bien plus institutionnalisée qu’en France. Entre folklore estudiantin et controverses, comment cette tradition a-t-elle évolué ? 

Un, deux, trois, c’est parti ! Cuillère en bouche et œuf en équilibre à l’autre extrémité du couvert, Alexandre avance à pas prudents, les cheveux saupoudrés de farine et collés d’œufs. Quelques secondes d’inattention suffiraient à briser sa concentration quasi religieuse. La suite s’annonce humide et colorée. Trois ans et demi plus tard, Alexandre se souvient encore très bien de son Dia do Caloiro (journée d’intégration), alors qu’il entrait tout juste à la faculté de droit de l’Université de Lisbonne. 

Après sa traversée du corredor da morte – un parcours d’obstacles ponctué de questions et de défis lancés par des étudiants plus âgés – et une rencontre amicale avec celle qui allait devenir sa marraine académique, le jeune Brésilien termine la journée de praxe (« bizutage ») avec le sourire aux lèvres et un soupir de soulagement. « Je m’attendais à bien pire, confie-t-il en se remémorant la journée, mais ça s’est si bien passé que je me suis senti profondément heureux. » Un sentiment partagé par de nombreux étudiants à travers le pays, pour qui cette journée est un rituel presque incontournable pour se faire des amis et découvrir la vie universitaire.

Des siècles d’histoire et de défis

Au Portugal, la tradition de la praxe est aussi ancienne que populaire. Les premières pratiques de bizutage remonteraient au Moyen Âge, peu après la fondation de l’Université de Coimbra en 1290, premier établissement d’enseignement supérieur du pays et l’un des plus anciens d’Europe. À cette époque, la praxe est associée au contrôle du couvre-feu : les étudiants qui ne le respectaient pas étaient sanctionnés, explique Inês Maia, chercheuse en sociologie à l’Université de Porto et spécialiste du phénomène estudiantin. 

Avec la création d’autres universités portugaises au début du XXe siècle, notamment à Lisbonne et à Porto, la tradition se cristallise à Coimbra et devient un marqueur identitaire face à la concurrence. Mais la proximité géographique et la circulation des étudiants entre Coimbra et Porto favorisent le développement de pratiques similaires dans d’autres villes universitaires, jusqu’à leur généralisation dans une grande partie du pays.

Le traje, une tenue faite de prestige et de fierté

Cape noire, tailleur et costume-cravate. Le code vestimentaire reste aujourd’hui l’attribut le plus visible de la praxe dans l’espace public et l’un des plus symboliques pour les participants. Il s’agit d’un élément central du récit qui s’est construit, au fil du temps, autour du phénomène, analyse la sociologue : « Les étudiants doivent réussir un ensemble de défis pour prouver qu’ils méritent leur place à l’université et qu’ils ont le “droit” de porter le fameux traje (costume). »

C’est à l’issue des activités d’intégration – parfois étalées sur toute la première année, selon les établissements – que les nouveaux arrivants peuvent commencer à porter la tenue académique, traditionnellement réservée aux étudiants à partir de la deuxième année. Puis les rôles s’inversent. Cape sur le dos et sourire fier aux lèvres, les bizutés deviennent à leur tour bizuteurs et préparent l’accueil des caloiros (les premières années), prêts à prendre leur place. 

Alexandre a néanmoins choisi une autre voie. Plutôt que de bizuter les nouveaux arrivants, le jeune homme de 22 ans a décidé de rejoindre la Tertúlia Libertas, une association estudiantine propre à sa faculté, chargée d’organiser la praxe et d’en garantir le bon déroulement. « Ça ne m’intéressait pas particulièrement de jeter des œufs sur d’autres étudiants », avoue-t-il, préférant un rôle de médiateur. Car si la tradition reste populaire, les tensions et controverses n’ont jamais été bien loin – à commencer par son image. 

Populaire mais polémique

Ses symboles actuels – la tesoura (ciseaux), la colher (cuillère) et la moca (bâton cérémoniel) – remontent aux premiers temps de l’Université de Coimbra ; ils servaient alors d’instruments de châtiment pour les plus jeunes. Et bien que leur usage reste aujourd’hui symbolique et que la praxe se soit depuis affranchie des pratiques violentes, elle fait régulièrement l’objet de critiques.

En 2013, une tragédie avait profondément marqué l’opinion : six étudiants de l’Université Lusófona s’étaient noyés, emportés par une vague sur la plage du Meco (Sesimbra), lors d’un bizutage ayant mal tourné. Ce drame avait provoqué des débats vifs et passionnés, ainsi qu’une remise en cause de ces rituels.

Pour Inês Maia, la tradition a néanmoins fait preuve d’une grande résilience au fil du temps et a su s’adapter aux évolutions des mentalités. Aujourd’hui, elle a développé une forte dimension ludique, ajoute-t-elle, mais reste mêlée à des dynamiques d’humiliation – paradoxalement bien acceptées par les principaux intéressés.

Beatriz, étudiante en 3e année de droit, a rejoint la Tertúlia Libertas en même temps qu’Alexandre. Son entrée à la faculté a été marquée par la pandémie de Covid-19, alors que la plupart des activités avaient dû être modifiées, voire annulées. « Même dans ce contexte, j’avais peur des défis que j’allais devoir relever », confie l’étudiante originaire de Porto. À ses côtés, Marianna, également membre du comité d’organisation de la praxe de la faculté de droit, se souvient avoir été interpellée par des parents, inquiets à l’idée de laisser leur enfant faire sa rentrée. Pourtant, le taux d’adhésion à la praxe demeure très élevé. 

Un tremplin relationnel facilitateur de vie sociale

Rien que dans leur faculté, les trois juristes en herbe estiment qu’environ 80 % de leurs collègues choisissent d’y participer. Beaucoup appréhendent leur arrivée dans un nouvel établissement, parfois dans une ville inconnue, loin du cocon familial. La praxe et son programme d’activités intense apparaissent alors comme un cadre rassurant pour favoriser les rencontres et se familiariser avec la vie universitaire. Marianna et Alexandre peuvent en témoigner : tous deux ont rencontré leurs premiers amis lors de leur journée d’intégration. Un tremplin relationnel qui leur a largement facilité la vie sociale en début de parcours, estiment-ils, avec le recul.

Alors que la fin de l’année marquera l’achèvement de leur licence, les deux étudiants abordent déjà cette étape avec une pointe d’émotion et de mélancolie. Autre moment fort de la tradition académique portugaise, particulièrement célébré dans le berceau historique de la praxe à Coimbra : la Queima das fitas. Chaque année, au mois de mai, des milliers d’étudiants en fin de cycle se rassemblent pour former de gigantesques cortèges festifs dans les rues de la ville. À cette occasion, ils brûlent un ruban de la couleur de leur spécialité (chaque domaine d’études a la sienne), qu’ils portaient sur leur classeur tout au long de l’année : un geste qui a donné son nom à cette tradition. 

Christina Genet

Partenaire du Lisboète magazine
Powered By MemberPress WooCommerce Plus Integration