Chaque poète a sa ville. Paris, Itabira, Lisbonne… elles deviennent des décors de mots et d’imaginaire. La littérature nous fait voir ces lieux autrement, parfois avant même de les visiter.
En juillet dernier, je me suis rendue pour la première fois au Portugal. Ma collègue portugaise m’a emmenée visiter la Quinta da Regaleira, tout en me parlant du roman du XIXᵉ siècle Les Maias, d’Eça de Queirós. L’histoire raconte la vie de la famille aristocratique des Maia et l’amour interdit entre Carlos da Maia et Maria Eduarda. La ville de Sintra, avec ses paysages romantiques et ses palais, constitue un décor emblématique de l’œuvre. J’avais lu ce livre à l’adolescence, après avoir vu une adaptation brésilienne à la télévision. Marcher à Sintra et goûter ses queijadas, ces petits gâteaux traditionnels à base d’œufs et de sucre, a fait revivre l’histoire et l’a rendue presque réelle.
Le poète français Charles Baudelaire est souvent considéré comme le premier grand poète moderne. Dans Les Fleurs du mal, il invente une poésie qui capte la vie et les contradictions de Paris au XIXᵉ siècle. La ville devient un personnage : ses passages couverts, ses foules et ses vitrines nourrissent ses poèmes.
Baudelaire était aussi un penseur de la vie urbaine. Dans ses essais, il décrit certaines figures typiques du Paris de l’époque. Parmi elles, le flâneur – ce promeneur solitaire qui marche dans la ville pour observer la foule et en capter les détails. Et le dandy, cet homme élégant qui fait de sa propre vie une œuvre esthétique, vouée au goût, à l’art et à la beauté. Sa façon d’habiter la ville par l’écriture a inspiré d’autres écrivains à travers le monde.
« Depuis Belo Horizonte, Drummond observe le monde »
En tant que Brésilienne, je pense immédiatement au grand poète Carlos Drummond de Andrade. Très aimé dans son pays, il reste pourtant peu connu à l’étranger. Dans sa poésie, le cœur du poète oscille entre deux lieux du Minas Gerais. On y retrouve d’abord les souvenirs de son enfance dans la petite ville d’Itabira : les collines transformées par l’exploitation minière, les traditions locales, les confitures maison et le train qui traverse l’intérieur du territoire. Mais aussi Belo Horizonte, la capitale de l’État. Là, son regard se tourne vers la ville moderne : les tramways, les foules et les grandes transformations politiques et sociales du XXᵉ siècle. Depuis Belo Horizonte, Drummond observe le monde. Dans ses poèmes, l’intime et le politique se mêlent avec une grande finesse.
Fernando Pessoa, quant à lui, a été une sorte de cartographe poétique du Portugal. À travers son œuvre, il a exploré différentes facettes du paysage et de l’âme portugais. Pessoa écrivait souvent sous différents hétéronymes, chacun avec son style et sa vision du monde. Dans les poèmes d’Alberto Caeiro, par exemple, on trouve une célébration simple et presque naïve de la nature et des paysages ruraux. Dans ceux d’Álvaro de Campos, ingénieur imaginaire et poète exalté, apparaissent au contraire les bruits des machines, la vitesse et l’énergie de la ville moderne.
Avec le temps, on finit par se sentir proche des écrivains que l’on aime. C’est pour cette raison que Pessoa me semble parfois aussi réel que des amis d’école – peut-être même plus. J’ai peut-être oublié les noms ou les manières de certains camarades d’enfance, mais quelques vers de Pessoa résonnent encore clairement dans ma mémoire.
« Il y a autant de villes que de façons d’écrire de la poésie »
Quand j’ai visité Lisbonne l’an dernier, j’ai eu l’impression de reconnaître la ville de Fernando Pessoa, qui est probablement mon poète préféré, toutes langues confondues. Lisbonne est encore plus présente dans Le Livre de l’intranquillité (Livro do Desassossego), où Pessoa écrit sous le nom de Bernardo Soares, un modeste aide-comptable du centre-ville.
Il y a autant de villes que de façons d’écrire de la poésie. Si Baudelaire invente le flâneur parisien, libre et contemplatif, Pessoa montre l’homme enfermé dans la routine d’un travail bureaucratique, qui rêve pourtant de parcourir le monde.
Le flâneur profite du temps libre ; l’aide-comptable vit entre contraintes et rêveries. Entre son bureau de la rue des Douradores et ses méditations poétiques, Soares transforme sa ville en poésie.
En lisant cet ouvrage, on croise les rues de Lisbonne : la Rua do Arsenal, la Rua da Alfândega, le quartier de Graça ou le belvédère de São Pedro de Alcântara. Bernardo Soares n’a peut-être jamais eu la possibilité de quitter la Rua dos Douradores, à laquelle son travail l’attachait. C’est pourtant lui qui a présenté Lisbonne à d’innombrables lecteurs à travers le monde.
C’est dans ce mélange de vie simple et de rêverie que la ville devient poème. Comme Pessoa l’écrit lui-même : « Mais que j’aime le Tage, pour la vaste cité qui se trouve sur ses bords. Combien je jouis du spectacle du ciel, que je vois du quatrième étage d’une petite rue de la Ville Basse. »
Luciana Molina Queiroz




