Fátima, d’une terre rurale à un sanctuaire mondial

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Fátima est aujourd’hui un haut lieu de la dévotion mariale, où affluent chaque année des millions de visiteurs. Pourtant, rien ne prédisposait cette ancienne terre de culture et de pâturage à devenir une destination touristique de tout premier plan. Tout bascule en 1917, lorsqu’une fillette de la région dit avoir vu apparaître Notre-Dame. Retour sur plus d’un siècle de ferveur et de pèlerinages.

Tous les ans, pour le pèlerinage du 13 mai, des centaines de milliers de fidèles convergent vers le sanctuaire marial de Fátima (115 km au nord de Lisbonne), l’une des grandes destinations du tourisme religieux mondial. Les chiffres de fréquentation donnent le vertige : en 2025, la ville a accueilli 6,5 millions de pèlerins et enregistré quelque 1,29 million de nuitées touristiques. 

Les 12 et 13 mai demeurent le temps fort de la saison, avec plus de 450 000 personnes rassemblées chaque année à la Cova da Iria, site des apparitions de Notre-Dame-du-Rosaire. En 2025, la seule messe du 13 mai a rassemblé 180 000 croyants. Et lors des Journées mondiales de la jeunesse, en août 2023, 1,15 million de jeunes catholiques se sont rendus à Fátima. Avant 1917, pourtant, cette petite bourgade rurale de la région Centre vivait encore au rythme des champs, des troupeaux et d’une économie de subsistance.

Au début du XXe siècle, Fátima n’était encore qu’un petit village, entouré de pâturages, d’oliviers et de chênes verts. La Cova da Iria – actuel site du sanctuaire – était alors une terre agricole appartenant aux parents de Lúcia dos Santos, une fillette d’Aljustrel, un hameau voisin. On y cultivait du maïs et des légumes, tandis que Lúcia y faisait paître les moutons avec ses cousins Francisco et Jacinta Marto.

Cette famille d’Aljustrel et toute la freguesia de Fátima, alors pauvre et paisible, rattachée au concelho de Vila Nova de Ourém, allaient voir leur destin basculer au printemps 1917.

Naissance d’un phénomène

Le 13 mai de cette année, trois enfants gardent le troupeau familial à la Cova da Iria : Lúcia, dix ans, et ses cousins Francisco et Jacinta, âgés de neuf et sept ans. Selon le récit transmis par Lúcia, une lumière semblable à un éclair les surprend. Au-dessus d’un petit chêne vert, leur apparaît une « dame » vêtue de blanc, plus brillante que le soleil, tenant un chapelet dans sa main droite. Elle leur demande de revenir le 13 de chaque mois pendant six mois, et de réciter le chapelet tous les jours pour obtenir la fin de la guerre, alors que le Portugal est engagé dans la Première Guerre mondiale.

Le 13 juin, comme convenu, les enfants reviennent sur le site de la première apparition. Ils ne sont déjà plus seuls : quelques dizaines de curieux les accompagnent. La « dame » leur demande d’apprendre à lire et renouvelle son appel à la prière. Le 13 juillet, la foule grandit, même si seuls les trois petits bergers disent voir la figure vêtue de blanc, « d’une beauté indescriptible », selon Lúcia. 

Les enfants déclarent recevoir un message de pénitence, de conversion et de prière, ainsi que ce que l’on appellera plus tard les « secrets » de Fátima : une vision de l’enfer, l’annonce d’une nouvelle guerre et une vision symbolique des persécutions contre l’Église. Lúcia demande aussi un signe qui puisse convaincre ceux qui doutent. La promesse d’un miracle en octobre fait sortir l’affaire du cercle familial et local.

L’histoire prend de l’ampleur

En août, le récit devient une affaire publique. Le 13, les enfants ne se rendent pas à la Cova da Iria, et pour cause : ils ont été conduits à Vila Nova de Ourém par l’administrateur du concelho, Artur de Oliveira Santos. Ce républicain anticlérical les retient pendant trois jours pour les interroger et les pousser à renoncer à leurs déclarations. L’apparition rapportée par les enfants a finalement lieu le 19 août, au lieu-dit de Valinhos, sur le parcours de l’actuel chemin de croix. L’épisode donne la mesure du phénomène : les autorités civiles s’inquiètent et les curieux affluent.

Le 13 septembre, selon le récit officiel, 20 000 à 30 000 personnes sont présentes à la Cova da Iria. L’attente devient collective. La « Senhora », dont on ignore encore l’identité, demande de continuer à réciter le chapelet tous les jours et répète qu’en octobre aura lieu un miracle, « pour que tous croient ». 

Le 13 octobre, sous une pluie battante, une foule immense – entre 50 000 et 70 000 personnes selon les estimations de l’époque – se rassemble pour le rendez-vous annoncé, le dernier. Des journalistes venus de Lisbonne ont également fait le déplacement. Lúcia rapporte que la figure apparue se présente alors comme Nossa Senhora do Rosário (Notre-Dame-du-Rosaire) et demande la construction d’une chapelle en son honneur. 

Après l’apparition, de nombreux témoins affirment avoir vu le soleil tourner, changer de couleur ou sembler tomber vers la terre. Pour les croyants, ce sera le « miracle du soleil ». La presse s’empare de l’événement, avec enthousiasme ou scepticisme. Avelino de Almeida, envoyé du grand quotidien O Século, ne conclut pas au miracle, mais affirme avoir observé un phénomène solaire étrange. Fátima devient dès lors un phénomène national.

Une Église d’abord sceptique

L’Église, pourtant, ne se précipite pas. Elle observe et temporise. Dans le Portugal républicain et anticlérical de l’époque, reconnaître trop vite des apparitions pouvait exposer l’Église au discrédit. Mais la dévotion populaire, elle, avance plus vite que l’institution. Une petite chapelle est construite en 1919 à l’endroit indiqué par Lúcia. La première messe y est célébrée en 1921, tandis que les pèlerins affluent toujours plus nombreux vers la Cova da Iria.

En 1922, l’évêque de Leiria ouvre une enquête canonique, tandis que les autorités civiles, anticléricales, tentent encore de contenir l’engouement populaire. En mai 1923, elles envisagent d’interdire le pèlerinage national, jugé réactionnaire, et mobilisent des forces de l’ordre. Peine perdue : plusieurs dizaines de milliers de fidèles se rendent à Fátima, certains témoignages évoquant même plus de 100 000 personnes. Il faut attendre le 13 octobre 1930 pour que l’Église déclare les apparitions « dignes de foi » et autorise officiellement le culte de Nossa Senhora de Fátima.

Et les marchands entrèrent dans le Temple

Dès lors, tout change d’échelle. La construction de la basilique de Nossa Senhora do Rosário, dont la première pierre a été posée en 1928, devient le grand chantier du sanctuaire ; les pèlerinages se structurent, les foules grandissent. Fátima devient un marqueur spirituel du Portugal salazariste, puis un lieu de dévotion mondiale, renforcé par les visites papales de Paul VI, Jean-Paul II (à trois reprises), Benoît XVI et François. Autour du sanctuaire, la campagne se métamorphose en ville. Hôtels, restaurants, maisons religieuses, parkings, musées et commerces d’objets pieux accompagnent l’essor du pèlerinage. Fátima prend peu à peu les traits du pôle touristique que l’on connaît aujourd’hui.

Miracle pour les uns, construction historique pour les autres, Fátima est désormais bien davantage qu’un sanctuaire. C’est une ville, une économie locale plus solide que dans bien des campagnes, un symbole national et un théâtre de ferveur populaire. Le village originel, distant de quelques kilomètres, est aujourd’hui appelé Fátima Velha, comme pour mieux marquer la différence. La Cova da Iria n’est plus une terre rurale. C’est une destination majeure du tourisme religieux, transformée par un récit d’enfants, portée par la force de la dévotion et façonnée par plus d’un siècle d’histoire portugaise.

Johan Ricou

Partenaire du Lisboète magazine
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