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Sous les murs, la ville : plongée dans l’art urbain de Vhils

Sous les murs, la ville : plongée dans l’art urbain de Vhils

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Ses œuvres font aujourd’hui partie de la mémoire visuelle de Lisbonne. L’artiste portugais Alexandre Farto, alias Vhils, s’est imposé comme une figure majeure de l’art urbain international. Sa marque de fabrique : l’excavation des surfaces, qui révèlent les visages et les histoires enfouis des villes. De Paris à Hong Kong, son travail explore les thèmes de l’identité, de l’urbanisation et de l’effacement.

Il y a une certaine violence dans l’œuvre d’Alexandre Farto, plus connu sous le nom de Vhils, mais celle-ci n’est jamais gratuite. Les murs sont percés, sculptés, écornés. Des visages émergent de la destruction. Des surfaces entières sont creusées jusqu’à faire affleurer une mémoire enfouie. Pourtant, ce qui demeure une fois la poussière retombée dégage une tendresse inattendue : des traces d’humanité sauvées de la précipitation, du bruit et de l’anonymat de la vie urbaine.

Il est désormais possible d’apprécier le travail de Vhils dans de nombreuses villes du monde. À Lisbonne, où ses visages sculptés font maintenant partie de l’identité de la ville, mais aussi à Los Angeles, Dubaï et Londres, ou encore à Hong Kong, qu’il décrit lui-même comme « l’aboutissement de l’urbanité dans laquelle nous vivons ». Avec sa densité, son rythme effréné et sa verticalité écrasante, Hong Kong est devenue pour Vhils un laboratoire créatif majeur. Un lieu où les tensions autour de l’espace public, de l’efficacité, de l’identité et de la surcharge visuelle ont amplifié toutes les questions qui traversaient déjà son travail.

Et puis il y a eu Paris. Les voyageurs passant par l’aéroport d’Orly auront pour beaucoup découvert l’œuvre de l’artiste portugais avant même d’avoir mis les pieds dans la capitale française. À la nouvelle station de métro de l’aéroport, intégrée au projet du Grand Paris Express, Vhils a créé Strates Urbaines, une installation monumentale composée de plus de 11 000 azulejos portugais. 

Des visages se fondent dans des plans de Paris et des fragments d’architecture, tandis que des surfaces réfléchissantes bleu cobalt renvoient l’image des voyageurs qui empruntent les escaliers roulants. « Je voulais quelque chose d’interactif, non statique », explique l’artiste. « Une œuvre qui évolue au fur et à mesure que les gens la traversent. » C’est à la fois un accueil et une transition : un portrait de Paris construit par le mouvement, le reflet et des identités superposées.

Au moment de notre entretien, Vhils s’apprête à inaugurer Interval, sa nouvelle exposition personnelle à la Galerie Danysz, à Paris. Il y explore les « non-lieux » et les transports urbains à travers des œuvres inspirées des réseaux de métro, des galeries souterraines et des espaces de passage anonymes. Le moment semble bien choisi. Peu d’artistes ont su saisir l’archéologie affective des villes contemporaines avec autant de force que lui.  

Il n’y a rien de théâtral chez Vhils. Malgré sa renommée mondiale, il parle de son travail de manière réfléchie, presque à voix basse. Pourtant, sous ce calme se cache une curiosité insatiable pour les surfaces, les villes et les comportements humains.

Révéler le visage des villes

Grandir à Seixal, sur la rive sud du Tage, à une époque de transformation urbaine accélérée, a profondément façonné cette sensibilité. Il décrit une enfance au milieu de chantiers navals, d’usines abandonnées et de lotissements surgissant à côté de ruines. « J’ai réalisé la fragilité de l’identité urbaine, la rapidité avec laquelle les paysages changent et la facilité avec laquelle la mémoire peut s’effacer. » Cette prise de conscience imprègne encore son œuvre. Ses portraits se situent souvent dans des quartiers méconnus ou en transition, des lieux suspendus quelque part entre disparition et renouveau.

Ce sont les fresques politiques défraîchies, peintes sur les murs du Portugal après la révolution des Œillets, qui l’ont d’abord fasciné. Ces surfaces sont devenues ses premières toiles, avant de constituer la base d’un langage artistique qui allait transformer l’art urbain contemporain à l’échelle internationale.

Comme beaucoup d’artistes urbains, son goût pour le graffiti est né d’une volonté d’être visible. « Le tag, c’est une question de présence : exister dans l’espace et revendiquer sa place », explique-t-il. Mais avec le temps, les murs eux-mêmes ont fini par l’intéresser davantage que le simple fait de les recouvrir de peinture. Les panneaux publicitaires, les surfaces écaillées et les affiches superposées ont ouvert d’autres possibilités. 

La ville parlait déjà : son rôle, en tant qu’artiste, n’était donc pas d’ajouter une image de plus, mais de mettre à nu ce qui avait été enfoui sous des années de saturation visuelle. « J’ai compris que le fait de creuser pouvait être plus puissant que celui d’inscrire. En retirant des couches, je découvrais des compositions inattendues », explique Vhils à propos de ses premières expériences sur les panneaux d’affichage. « Parfois, le fait d’enlever révèle davantage de vérité que d’ajouter quelque chose de nouveau. »

Cette idée est devenue centrale dans son langage visuel. À Lisbonne, Hong Kong, Rio de Janeiro, Los Angeles ou au Caire, ses portraits monumentaux semblent moins imposés aux bâtiments que découverts sur leurs murs. On a le sentiment qu’ils ont été excavés de l’architecture elle-même, comme si la ville avait toujours gardé ces visages en elle, en silence.

De la rue aux musées

La rue, dit-il, a été son premier terrain d’essai. « C’est brut, immédiat et impitoyable. On n’a pas la protection d’un cube blanc ni d’un public qui a choisi d’être là. » Sa première fresque lui a procuré à la fois un sentiment d’exaltation et d’intimidation, par son ampleur et la responsabilité qu’elle impliquait. « Elle s’immisce dans la vie quotidienne des gens. Ce n’est pas seulement une question d’image ; c’est la façon dont elle habite l’espace. »

L’imprévisibilité reste essentielle au processus. Il lui arrive souvent de graver une surface et d’être surpris par le résultat. « Parfois, des images ou des textures cachées apparaissent d’une manière que je ne pouvais pas anticiper. » Il y a quelque chose de beau dans cet abandon au matériau. Le mur répond à son tour.

C’est peut-être cette ouverture d’esprit qui nourrit son goût pour les collaborations. Il décrit le travail mené avec des artistes comme Bordalo II ou Joana Vasconcelos comme une composition partagée, où chaque voix conserve son rythme tout en laissant place à la transformation. « L’art ne doit pas nécessairement être solitaire », confie-t-il. « Construire quelque chose ensemble provoque un sentiment très profond. »

Cette fluidité explique sans doute pourquoi il évolue avec tant d’aisance entre réalisations urbaines, galeries et musées. Pour lui, cette frontière n’a jamais été rigide. « Je ne fais pas de distinction entre l’intérieur et l’extérieur », déclarait-il à propos de ses expositions à Hong Kong. « C’est dans la rue que mes œuvres prennent tout leur sens, mais les musées et les galeries me permettent d’explorer les choses plus en profondeur. »

Malgré son rayonnement public, il y a une certaine intimité dans la façon dont Vhils évoque sa collection d’art, composée surtout d’œuvres contemporaines, en raison de son attirance instinctive pour les artistes qui bousculent les conventions. Il conserve également certaines de ses propres œuvres, mais avec parcimonie. « Principalement comme témoins de phases spécifiques ou de tournants », explique-t-il. « Une fois qu’une œuvre quitte l’atelier, elle commence une nouvelle vie. »

Cette évolution était particulièrement visible dans l’exposition Selected Editions 2008-2024, récemment présentée au MUDE à Lisbonne, qui rassemblait plus de quinze ans d’expérimentations : sérigraphie, gravure au laser, sculpture et usage d’explosifs. « Les techniques ont évolué, l’échelle a changé et les contextes ont pris une dimension internationale, mais je me suis rendu compte que les idées fondamentales – identité, mémoire, érosion, visibilité – étaient toujours présentes. » À une époque où tout circule plus vite sous l’effet du numérique, Vhils évoque la manière dont les musées réintroduisent la lenteur dans l’expérience de l’art. 

Identité et mémoire

Au cours de notre échange, la question de la relation entre le Portugal et la céramique surgit naturellement. Les azulejos font partie intégrante de l’identité du pays : dans les gares, dans les églises ou sur les façades d’immeubles, ils composent une forme d’archives publiques. Pour l’artiste, ce ne sont pas simplement des éléments décoratifs, mais des vecteurs de discours, de savoir-faire et de mémoire collective. Sa collection CLAY réinterprète cet héritage sans nostalgie, dans une logique de continuité. « Le patrimoine n’est pas statique. Il a toujours évolué. »

Lorsqu’on lui demande si une ville lui a posé un défi particulier, sur le plan émotionnel ou logistique, il hésite à citer un exemple précis. Mais il reconnaît que certains lieux ont une portée symbolique importante. 

L’Égypte en fait partie. Son installation monumentale Doors of Cairo, près des pyramides de Gizeh, exigeait non seulement une grande précision technique, mais aussi une forte sensibilité à l’histoire et au contexte culturel. « Il ne s’agissait pas seulement de créer quelque chose de visuellement saisissant, mais aussi d’interagir avec respect avec un site qui revêt une immense importance culturelle. »

La manière dont il humanise l’espace urbain est ce qu’il y a de plus fascinant dans le travail de Vhils. L’éphémère est une notion qu’il embrasse pleinement : la pluie, la pollution, le toucher et le temps deviennent ses complices. « Une œuvre en extérieur est en dialogue constant avec son environnement. Elle continue d’évoluer après mon départ ». Dans un monde de l’art souvent obsédé par la préservation et la propriété, ce refus de fétichiser la permanence est saisissant. Ses œuvres publiques accumulent des cicatrices, des marques et des souvenirs qui échappent à son contrôle. Elles deviennent des surfaces vivantes.

Portrait officiel

Le 4 mars dernier, Vhils a dévoilé ce qui est sans doute son projet le plus chargé de symboles à ce jour : le portrait officiel du président portugais Marcelo Rebelo de Sousa, alors en fin de mandat, à l’occasion des dix ans de sa présidence. Pour la première fois dans l’histoire du portrait présidentiel portugais, l’œuvre n’était pas une peinture, mais un relief sculptural créé grâce au procédé d’excavation caractéristique de l’artiste.

Entièrement constitué de couches de journaux portugais publiés entre 2016 et 2026, le portrait a été réalisé en collant, compressant, sculptant et découpant les pages accumulées, avant de recouvrir la surface finale de pigment blanc. Le matériau lui-même devient une métaphore : celle d’une décennie traversée par les crises politiques, la pandémie de COVID, les incendies et les débats publics, dont la mémoire collective se trouve physiquement incrustée dans le visage du président.

Après Columbano, Júlio Pomar ou Paula Rego, c’est la première fois qu’un portrait présidentiel officiel ne prend pas la forme d’une peinture. « Et c’est la première fois qu’il est réalisé par un artiste issu de la rue », a ajouté Vhils lors de la cérémonie de présentation de son œuvre. Pour cette commande, il a renoncé à son cachet, demandant que la somme qu’il aurait dû percevoir serve à soutenir des artistes émergents. Un geste cohérent pour un artiste dont le travail a toujours porté sur la mémoire, la visibilité et les liens humains.

Villes éphémères

Quand on demande à Vhils ce qui suscite encore sa curiosité, sa réponse est simple : observer le changement, « la façon dont les villes évoluent, dont la technologie remodèle la perception, dont les identités se transforment ». Et s’il devait recommencer aujourd’hui ? « Ce serait encore par la rue », déclare-t-il sans hésiter. « Elle reste l’un des espaces de dialogue les plus directs, les plus démocratiques et les plus immédiats. »

C’est peut-être pour cela que son travail trouve un écho si puissant dans des villes et des cultures différentes. Qu’ils soient gravés sur un mur à Lisbonne, installés dans une station de métro parisienne ou dissimulés dans la densité de Hong Kong, ses portraits ne semblent jamais anonymes. Ils redonnent de l’individualité à des espaces de plus en plus façonnés par la vitesse, la consommation et la répétition.

Dans un monde obsédé par la construction sans fin, toujours plus vite, toujours plus haut, Vhils ralentit le mouvement pour nous permettre de regarder sous la surface. Au-delà du béton, des publicités, du bruit et de l’érosion. Pour nous rapprocher les uns des autres.

En 2020, Alexandre Farto rend hommage à l’écrivain José Saramago avec un portrait monumental sculpté à même le béton, à Lourinhã, sur la côte portugaise. Fidèle à sa technique d’excavation, il fait émerger le visage du prix Nobel de littérature par retrait de matière, dans une création pensée en dialogue direct avec la mer, la lumière et l’érosion. Inspirée de La Barque de pierre, l’installation associe mémoire littéraire et transformation du paysage. C’est cette œuvre qui illustre la couverture de ce numéro du Lisboète Magazine.

Par Diana Castello Branco

Partenaire du Lisboète magazine
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