Premier producteur mondial de liège, le Portugal repense aujourd’hui toute sa filière, de la plantation des chênes-lièges à la fabrication des bouchons, afin de répondre aux défis climatiques et aux nouveaux modes de consommation qui menacent l’un de ses savoir-faire les plus emblématiques.
Il n’est pas encore dix heures en cette matinée de juin, mais le soleil tape déjà sur les rangées de chênes-lièges de la forêt de Coruche, à environ 80 kilomètres à l’est de Lisbonne. Armé de sa hache, Fábio Mendes, leveur de liège, débarrasse progressivement le tronc de son écorce en l’entaillant puis en l’écartant.
Le prélèvement est strictement réglementé : la première levée se fait jusqu’à hauteur de poitrine, puis les suivantes peuvent progressivement monter le long du tronc. Entre deux récoltes, la loi impose un délai de neuf ans pour éviter d’affaiblir l’arbre et de l’exposer aux maladies. C’est cette image d’arbres à moitié nus qui symbolise les forêts de chênes-lièges – aussi appelées montados, en référence à l’écosystème particulier du sud du Portugal.
Un géant de l’économie portugaise sous pression
Mais cet équilibre est précaire. La filière fait face à de nombreuses menaces, à commencer par le changement climatique. Une étude publiée en juin 2024 par l’Université d’Évora montre que 59 % des peuplements portugais de chênes-lièges ne bénéficient d’aucune régénération naturelle, et que les épisodes de sécheresse comme les fortes chaleurs ont un impact direct sur leur renouvellement.
L’évolution des modes de consommation constitue un autre défi. La fabrication de bouchons restant l’un des principaux débouchés de la filière, les producteurs s’inquiètent des tendances qui traversent le marché du vin et des spiritueux. Selon l’Organisation internationale de la vigne et du vin, la consommation mondiale a en effet atteint en 2024 son plus bas niveau depuis 1957, avec un recul de 3,3 % sur un an et une baisse d’environ 17 % depuis 2007. Les professionnels évoquent notamment les préoccupations liées à la santé, l’évolution des modes de vie et le rapport plus distant des jeunes générations à l’alcool.
Le secteur souffre également d’un manque de main-d’œuvre, notamment parmi les leveurs de liège. Le métier, en plus d’être physique, demande un savoir-faire rigoureux. Chaque geste exige une grande précision afin de ne pas blesser l’arbre. Manuelle et saisonnière, concentrée de mai à août, la récolte représente aujourd’hui un défi majeur.
Arbre emblématique du pays, le chêne-liège bénéficie d’une importante protection juridique, avec un abattage fortement réglementé. Près de 34 % des forêts mondiales de chênes-lièges se trouvent sur le territoire portugais, soit un total de 736 000 hectares. Premier exportateur mondial de produits transformés à base de liège, le Portugal a généré 1,232 milliard d’euros d’exportations en 2023. Le secteur représente 7 875 emplois directs et près de 30 000 emplois indirects. Chaque année, près de 85 000 tonnes de liège sont produites au Portugal. Les bouchons permettent de boucher entre 64 % et 70 % des bouteilles de vin dans le monde, soit environ 11 à 12 milliards.

Préparer les forêts de demain
Au début des années 2000, la filière s’est lancée dans un vaste programme de recherche et développement couvrant l’ensemble de ses activités. Dans les laboratoires de Ponte de Sor (Alentejo), les travaux portent notamment sur la génétique et l’adaptation du chêne-liège aux défis futurs.
Aujourd’hui, le constat est implacable : le renouvellement naturel du chêne-liège est inférieur à sa mortalité. Pour inverser cette tendance, une intervention humaine est devenue nécessaire. D’après les chercheurs de l’Université d’Évora, la densité apparaît également comme un facteur de résilience. L’objectif est donc de passer progressivement de 100 à 400 arbres par hectare.
Les producteurs mettent également en place un nouveau système d’irrigation au goutte-à-goutte, destiné aux jeunes arbres, afin d’éviter les pauses de croissance estivales liées au manque d’eau. L’objectif est d’apporter la quantité minimale d’eau nécessaire pour ne pas freiner leur développement durant les périodes les plus sèches.
Améliorer la rentabilité des arbres sans dégrader la qualité du produit est l’une des préoccupations majeures des exploitants. Mais l’équilibre est difficile à trouver, dans une filière où les résultats se mesurent sur le temps long.
« Au Portugal, on dit que l’on plante de l’eucalyptus pour soi-même, du pin pour ses enfants et du chêne-liège pour ses petits-enfants », explique António Rios de Amorim, PDG du groupe Amorim, leader mondial de l’industrie du liège. « Cette maxime illustre parfaitement la temporalité particulière de la filière. Nous cherchons maintenant à voir s’il est possible de planter des chênes-lièges pour nous-mêmes et de réduire le temps d’attente avant leur exploitation. »
Habituellement, la première levée intervient au bout de 25 ans et n’est pas utilisable pour le bouchonnage. Il faut attendre en moyenne une quarantaine d’années pour obtenir un liège de qualité. Les chercheurs espèrent aujourd’hui réduire ce délai de dix à quinze ans.
Améliorer les techniques
Pour pallier le manque de personnel qualifié, l’aide mécanique fait progressivement son apparition. Le groupe Amorim a notamment développé un système composé d’une tronçonneuse reliée à un détecteur d’humidité. Ce dispositif permet de s’arrêter avant d’endommager la partie vivante du tronc. Associé à un écarteur facilitant l’extraction, l’outil vise à réduire la pénibilité du travail tout en préservant l’arbre.
Cette volonté d’amélioration permanente se retrouve également dans les techniques de transformation. Pour passer de l’écorce à un bouchon, de nombreuses étapes sont nécessaires : séchage, bouillage, stabilisation, tri, façonnage et contrôle qualité. Deux grandes catégories de produits sont alors obtenues. D’un côté, le bouchon naturel, directement issu des meilleures planches de liège. De l’autre, le bouchon technique, fabriqué à partir de granulés provenant de parties moins nobles.
Le principal ennemi de la filière reste le TCA, une molécule responsable du célèbre « goût de bouchon ». Pour lutter contre ce défaut, les industriels comme Lafitte ou Amorim ont développé, en complément des technologies de traitement, des systèmes d’analyse individuelle, afin de réduire le risque de contamination à un niveau proche de zéro.

Seconde vie
À l’heure du développement durable, le recyclage est aussi devenu un axe majeur de diversification. Matériau 100 % recyclable, le liège permet de donner une seconde vie aux bouchons usagés. Des accords avec les distributeurs favorisent la collecte auprès des consommateurs. La France figure d’ailleurs parmi les pays les plus engagés, avec près de 200 millions de bouchons renvoyés chaque année au Portugal pour y être recyclés.
On retrouve ensuite ce liège dans le textile, notamment dans la chaussure, dans le bâtiment pour ses qualités isolantes, ou encore dans l’aéronautique pour son étanchéité. À New York, les bouchons usagés des grands restaurants sont envoyés vers le site d’Amorim dans le Wisconsin pour être transformés en revêtements d’aires de jeux. Plus efficace et plus sûr que certains matériaux habituellement utilisés, le liège reste plus frais lors des fortes chaleurs, draine mieux l’eau et offre une meilleure protection en cas de chute.
C’est toutefois dans l’aérospatiale que la croissance est aujourd’hui la plus forte. Grâce à ses propriétés thermiques exceptionnelles, le liège est utilisé comme bouclier protecteur sur certaines fusées. Il peut en effet résister à des températures supérieures à 2 000 degrés tout en se consumant lentement.
Du montado aux pas de tir, le liège portugais continue ainsi de changer d’échelle. Longtemps associé presque exclusivement au bouchon, il se réinvente par la recherche, le recyclage et la diversification de ses usages. Pour cette industrie ancestrale, l’enjeu est désormais clair : préserver l’arbre, sécuriser la ressource et prouver que l’un des plus vieux savoir-faire du pays peut encore servir de rampe de lancement pour l’avenir.
Dimitri Robinet




