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Élever un enfant dans deux langues : entre promesses et difficultés

Élever un enfant dans deux langues : entre promesses et difficultés

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La question préoccupe la plupart des parents qui élèvent leurs enfants entre plusieurs cultures : comment vont-ils réussir à maîtriser plusieurs langues ? Faut-il tout leur apprendre en même temps ? Quels sont les bénéfices et les défis liés au bilinguisme ? Familles et spécialistes répondent.

À la naissance de sa fille aînée, Céline n’a pas hésité une seconde : « Il était impensable pour moi de ne pas lui parler en français. » Une décision loin d’être anodine pour cette mère de quatre enfants, mariée à un Portugais et installée depuis près de 30 ans à Leiria, dans le centre du pays. Traductrice-interprète de métier, née en région parisienne de parents portugais, elle a toujours baigné dans la langue de Camões comme dans celle de Molière. Une double culture à laquelle elle est restée très attachée et qu’elle a souhaité transmettre à ses trois filles et à son fils. Lorsque le couple a dû organiser la transmission de leurs langues respectives au sein du foyer, le choix s’est imposé naturellement. Son mari parlerait portugais aux enfants, tandis que Céline deviendrait la référente francophone de la famille. 

Quand sa fille Clarisse est entrée à l’école maternelle, elle parlait à peine le portugais, se souvient la quadragénaire, qui passait alors beaucoup de temps avec son aînée. À l’issue du premier trimestre, Céline est même convoquée par une enseignante, inquiète d’éventuels « problèmes d’élocution » chez l’enfant. « Pourtant, elle utilisait simplement des mots français que la maîtresse ne comprenait pas », raconte la luso-descendante en riant. Elle ne se doutait toutefois pas encore des questionnements identitaires auxquels sa fille serait confrontée quelques années plus tard. « À partir de huit ans, elle a arrêté de me parler en français et a voulu se concentrer sur le portugais », confie Céline, alors désemparée face à cette situation. Ce type de difficulté n’est pas rare dans les familles multiculturelles, mais tend généralement à s’estomper avec le temps. Aujourd’hui, ces inquiétudes sont de l’histoire ancienne. À 19 ans, Clarisse est parfaitement bilingue et évolue dans un environnement familial où portugais et français cohabitent au quotidien.

« Presque plus personne n’est monolingue »

Jusqu’au 19e siècle, l’exemple de Céline et de ses enfants correspondait à ce que l’on considérait comme le bilinguisme « type » : une maîtrise parfaite et équilibrée de deux langues dès la naissance. Cette situation était alors rare et perçue comme un privilège réservé à une élite. Depuis, la définition du bilinguisme a largement évolué. Une personne est désormais considérée comme bilingue dès lors qu’elle « utilise, comprend et est comprise dans deux langues au quotidien », explique Letícia Almeida, professeure de linguistique à la Faculté de lettres de l’Université de Lisbonne. « En réalité, avec l’omniprésence de l’anglais dans le monde, presque plus personne n’est monolingue », précise-t-elle.

Dans ses travaux, la chercheuse analyse le rapport à la langue selon différents critères : l’âge d’acquisition, la fréquence d’usage, l’intensité du contact ou encore la maîtrise. Très répandue dans le langage courant, la notion de langue maternelle dépend en réalité uniquement de l’âge d’acquisition, souligne-t-elle. Dans la pratique, toutefois, la préférence personnelle joue souvent un rôle déterminant, au point qu’une langue dite « d’héritage », acquise plus tardivement, peut parfois supplanter la langue maternelle. Ce phénomène a notamment été observé chez de nombreux immigrés portugais installés en France. 

Les langues, vecteurs de curiosité et d’adaptabilité

Alors que les bénéfices du bilinguisme ont fait l’objet de débats pendant des décennies, le consensus scientifique est aujourd’hui largement établi. « Les enfants bilingues développent certaines capacités cognitives plus rapidement que les enfants monolingues », confirme Letícia Almeida. Repérer un élément dans une image, par exemple, constitue souvent une tâche plus facile pour eux, car ils disposent d’une meilleure capacité d’attention sélective. Ils développent aussi plus aisément leur faculté d’abstraction, stimulée par la connaissance, dans plusieurs langues, de différents mots pour désigner un même objet. 

Mais les bénéfices du bilinguisme ne s’arrêtent pas là. Sandrine les observe au quotidien chez son fils Giovan, scolarisé dans une école internationale à Setúbal, où les cours sont dispensés en anglais et en portugais par des enseignants anglophones et lusophones. À l’âge de dix ans, il parle déjà couramment français, portugais et anglais, tel un « aspirateur à connaissances », raconte sa mère avec admiration. À la maison, le français reste toutefois privilégié afin de garantir une langue commune maîtrisée par les deux parents. Dans cette famille franco-luso-vietnamienne, l’environnement scolaire international permet aussi à Giovan de vivre pleinement son multilinguisme.

Sandrine valorise particulièrement la curiosité et l’adaptabilité que son fils a développées grâce à cette éducation. « L’école internationale lui a permis de nouer des amitiés avec des enfants mexicains ou japonais », explique la quadragénaire, convaincue que les langues « créent des ponts entre les personnes ».

L’immersion, clé d’un apprentissage réussi

Malgré tous les avantages qu’elle associe au multilinguisme, Sandrine constate une difficulté à atteindre la même subtilité d’expression dans chacune des langues. Ce sentiment est partagé par Céline, selon laquelle « on ne maîtrise jamais totalement une langue quand on est bilingue ». Du côté de la recherche, certaines études évoquent aussi quelques limites liées au bilinguisme. Les enfants bilingues prendraient, par exemple, un peu plus de temps à reconnaître des mots n’appartenant à aucune de leurs langues, explique Letícia Almeida. Ce résultat n’a cependant rien de surprenant si l’on considère qu’une personne bilingue peut connaître jusqu’à deux fois plus de mots qu’un individu monolingue. 

La professeure de linguistique se veut néanmoins rassurante. « Le cerveau humain est fait pour acquérir plusieurs langues », affirme-t-elle avec assurance. Contrairement à certaines idées reçues, les enfants bilingues ne présentent aucun retard d’apprentissage. Pour les adultes, la situation est différente, car l’acquisition d’une nouvelle langue devient généralement plus complexe avec l’âge. La période idéale d’apprentissage se situerait entre la naissance et sept ans, avant une phase de transition progressive jusqu’à environ quinze ans, âge à partir duquel le processus se compliquerait davantage. 

Pour autant, la chercheuse estime que plusieurs bons réflexes peuvent aider à surmonter ces difficultés d’apprentissage à l’âge adulte. Qu’il s’agisse d’une activité sportive, d’une sortie culturelle ou d’un cadre professionnel, l’immersion peut faire une réelle différence. Mais le véritable déclic, selon elle, vient souvent de contacts répétés avec des personnes monolingues. « Dans ce contexte, on n’a pas le choix : on est obligé de pratiquer. » Une manière de rappeler que l’apprentissage d’une langue reste avant tout une expérience vivante, nourrie par le quotidien.

Réussir une éducation bilingue pas à pas

Un enfant est prédisposé à apprendre plusieurs langues – et plus cet apprentissage commence tôt, mieux c’est. Dans les familles multiculturelles, la méthode « un référent par langue » est souvent recommandée, à condition que chaque parent s’exprime dans sa langue maternelle, sans quoi l’enfant finira en général par se détourner de cet idiome. Lorsqu’on vit à l’étranger, il est conseillé de continuer à parler sa langue maternelle à son enfant, y compris en présence de personnes qui ne la comprennent pas. Pas d’inquiétude si, durant les premières années, l’enfant mélange plusieurs langues au sein d’une même phrase. Ce phénomène est courant et le signe d’un mécanisme naturel d’optimisation linguistique. Mais l’un des piliers d’une éducation multilingue réussie reste finalement une exposition équilibrée aux différentes langues. Pour acquérir et maîtriser une langue, un enfant doit y être exposé au moins 20 à 25 % de son temps. Il est donc essentiel de lui offrir des occasions régulières de contact, d’échanges et de pratique.

Lycée Français Charles Lepierre : le bilinguisme au cœur du projet pédagogique

Le Lycée Français de Lisbonne offre un parfait exemple de bilinguisme franco-portugais. Pour les enfants lusophones, qui ne parlent pas encore le français à leur entrée en maternelle, comme pour les enfants d’expatriés francophones récemment arrivés, parler et comprendre les deux langues est un enjeu éducatif. Dès la petite section, l’enseignement se fait à la fois en français et en portugais, avec un accompagnement spécifique pour les élèves lusophones ; puis, en moyenne section, l’anglais est introduit au programme scolaire. L’école élémentaire marque un point de bascule, avec un enseignement en français et deux groupes de niveau en portugais : « portugais accueil » pour les débutants et « langues et cultures du Portugal » pour les lusophones. La logique est la même au collège, avec l’intégration d’une quatrième langue vivante dès la cinquième. Enfin, au lycée, les élèves peuvent suivre une section européenne ou internationale. Ce melting-pot linguistique trouve son écho dans la cour de récréation, où les langues de Camões et de Molière cohabitent de façon naturelle, jusqu’à se mélanger parfois allègrement. 

Christina Genet

Partenaire du Lisboète magazine
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