Unique écrivain lusophone couronné par le prix Nobel de littérature, José Saramago a construit une œuvre où fiction, philosophie et critique sociale se confondent. De L’Aveuglement à La Caverne, ses romans utilisent l’allégorie pour mieux éclairer les contradictions du monde moderne et questionner notre manière de voir la réalité.
Je suis de loin la polémique autour de la possible disparition des œuvres de José Saramago des lectures obligatoires au Portugal. Cela me pousse à repenser à ma propre relation avec cet auteur, qui, je l’avoue, n’a pas toujours été simple. Contrairement au Portugal, Saramago n’est pas une lecture obligatoire au Brésil, où j’ai grandi. Passionnée de littérature, j’ai essayé de le lire seule, encore adolescente. Mais ma relation avec son œuvre aurait probablement été différente si j’avais eu un professeur capable de me guider et de me faire comprendre sa complexité ainsi que son importance. L’école demeure, après tout, l’un des rares espaces privilégiés où nous pouvons entrer en contact avec une littérature exigeante.
À ce jour, Saramago reste le seul écrivain lusophone à avoir reçu le prix Nobel de littérature – une distinction parmi les plus prestigieuses. Son œuvre ne se résume pas à un simple support d’apprentissage de la langue portugaise, de la lecture ou de l’écriture. Il écrivait avec une intelligence à la fois critique et philosophique.
À mesure que j’entrais dans le monde de la littérature, je me suis également mise à suivre les débats publics qui entouraient son œuvre et sa personnalité. Je me souviens de plusieurs de ses interventions, qui révélaient qu’il appartenait à une espèce devenue rare aujourd’hui : celle de l’écrivain capable d’observer la société et d’avoir quelque chose de véritablement pertinent à en dire.
On confond de plus en plus aujourd’hui la portée politique d’une intervention avec la capacité à produire des discours conciliants – parfois apaisants, parfois édulcorés, voire faussement optimistes. Saramago, au contraire, se revendiquait ouvertement socialiste et nourrissait le débat public d’opinions acérées, dérangeantes, souvent inconfortables. Il était une figure rare, précisément parce qu’il intervenait dans l’espace public avec des perspectives singulières sur le monde. Il incarnait ainsi celui qui nous aide à mieux voir – même lorsque les vérités sont difficiles à accepter.
Dans nombre de ses récits, le point de départ est un problème sociopolitique transformé en dispositif allégorique. Mais qu’est-ce qui fait la force d’une allégorie ? Cette figure de style représente une idée à travers une image ou une histoire. C’est une métaphore prolongée, qui mène à différents degrés d’interprétation et fonctionne comme une machine à imaginer.
Ce n’est pas un hasard si l’un de ses romans s’intitule La Caverne, référence explicite à ce qui demeure peut-être l’allégorie la plus célèbre de la pensée occidentale : celle formulée par Platon dans La République. Des prisonniers y sont enfermés, tournés vers une paroi sur laquelle se projette un théâtre d’ombres. Lorsqu’un prisonnier parvient enfin à se libérer de ses chaînes et à sortir, la réalité lui apparaît alors dans toute sa complexité.
L’une des grandes questions posées par la politique concerne précisément la capacité humaine à vivre en société. Les allégories de Saramago sont profondément politiques en ce qu’elles interrogent sans cesse la possibilité, pour les êtres humains, de vivre ensemble de manière juste et harmonieuse.
Vivre avec les autres implique également de supporter – et parfois même d’apprécier – l’altérité qui nous permet de regarder le monde autrement et, parfois, de mieux le comprendre. C’est précisément ce que fait la grande littérature : elle nous aide à voir. Or, voir plus clairement peut parfois nous étourdir, comme quelqu’un qui, après être resté longtemps dans l’obscurité, doit soudain s’habituer à la lumière.
Saramago imaginait des situations absurdes pour révéler des vérités fondamentales. Dans Les Intermittences de la mort, par exemple, les habitants d’un pays cessent soudain de mourir. À travers cette hypothèse, il réfléchit aux conséquences sociales, morales et existentielles de la mort. Il s’agit là d’une démarche profondément philosophique, puisqu’elle nous pousse à poser des questions essentielles : que signifie mourir ? Quel rôle la mort joue-t-elle dans l’organisation de la société ?
Dans L’Aveuglement, en revanche, il imagine une société frappée par une épidémie qui prive les individus de la vue. La question devient alors : que signifie véritablement voir ?
Cette capacité à observer le monde avec lucidité et esprit critique nourrissait toute son activité littéraire. Son œuvre fait ainsi voler en éclats une opposition souvent entretenue à tort : celle selon laquelle il faudrait choisir entre engagement politique et création artistique. Saramago répondait implicitement : nul besoin de choisir, on peut concilier les deux.
L’écrivain portugais construisait chacune de ses histoires comme une sortie de la caverne. Il concevait ses romans pour que le lecteur en ressorte en regardant le monde autrement – avec davantage de complexité, de profondeur et de clairvoyance.
José Saramago était un maître de l’allégorie politique. Et c’est précisément pour cela que sa littérature commence souvent par nous aveugler, avant de faire naître une forme de lucidité.
Luciana Molina Queiroz




